Le siècle des derniers Valois est l'un des plus contrastés de l'histoire de France. Il s'ouvre sur l'ivresse de la Renaissance — Marignan, Chambord, Léonard de Vinci —, culmine dans l'horreur de la nuit de la Saint-Barthélemy, et s'achève sur l'assassinat d'un roi. Entre ces deux extrêmes, la France a connu son apogée culturelle et sa plus profonde crise intérieure depuis la guerre de Cent Ans.
Repères de la période 1483 – 1589
Cartes — Guerres d'Italie & Guerres de Religion
Géographie politique
L'Europe des derniers Valois
Légende
Cartes schématiques à visée pédagogique · frontières approximatives
Charles VIII — Le Rêve Napolitain
Couronné à treize ans à la mort de Louis XI, Charles VIII voit le pouvoir réel exercé par sa sœur aînée Anne de Beaujeu, fille préférée de Louis XI qui l'avait jugée « la moins folle femme de France ». Avec son mari Pierre de Beaujeu, elle repousse la Guerre folle (1485–1488), coalition de grands féodaux qui espèrent profiter de la minorité royale.
En 1491, Charles VIII épouse Anne de Bretagne, déjà promise à Maximilien d'Autriche. Ce mariage diplomatique, au prix de l'annulation du précédent, prépare le rattachement du duché à la France. Anne de Bretagne sera également reine par son second mariage avec Louis XII — la Bretagne ne sera officiellement réunie qu'en 1532 sous François Iᵉʳ.
En 1494, Charles VIII franchit les Alpes pour revendiquer le royaume de Naples, héritage des Anjou. Son armée, équipée d'une artillerie mobile efficace, traverse l'Italie sans grande résistance. Il entre à Naples en février 1495. Mais Venise, Milan, le pape Alexandre VI, l'Espagne et l'Empire forment aussitôt la Ligue de Venise. Charles doit rentrer en France, forcé de percer au combat à Fornoue (6 juillet 1495). Cette aventure inaugure les guerres d'Italie qui dureront soixante-cinq ans.
Charles VIII meurt accidentellement en 1498, d'un traumatisme crânien dû à un heurtoir de porte à Amboise. Il n'a que 27 ans et laisse une France engagée dans une interminable aventure italienne.
Louis XII — Le Père du Peuple
Cousin de Charles VIII, Louis XII appartient à la branche des Valois-Orléans. Son accession nécessite l'annulation de son premier mariage avec Jeanne de France (fille de Louis XI), obtenue du pape Borgia Alexandre VI. Il épouse aussitôt Anne de Bretagne, veuve de Charles VIII, maintenant le lien breton à la couronne. Après la mort d'Anne en 1514, il épouse Marie d'Angleterre, sœur d'Henri VIII.
Louis XII est connu pour sa modération fiscale — il refuse d'augmenter les impôts — ce qui lui vaut le surnom de Père du peuple attribué par les États généraux de Tours en 1506. Il réforme la justice, limite les abus des officiers royaux et se soucie réellement du bien-être de ses sujets.
En Italie, il revendique le Milanais par sa grand-mère Valentine Visconti, et Naples par héritage angevin. Milan est occupé en 1499. Mais l'Espagne de Ferdinand le Catholique, alliée puis rivale, s'impose en Italie du sud. Le général espagnol Gonzalve de Cordoue bat les Français à Cérignole (1503) et Séminara, s'assurant Naples pour l'Espagne. Louis XII conserve néanmoins Milan jusqu'à sa mort.
François Iᵉʳ — La Renaissance
François Iᵉʳ est le symbole même de la Renaissance française. Grand, beau, cultivé, il est l'archétype du prince humaniste que rêvaient les idéaux de l'époque. Couronné en janvier 1515 à 21 ans, il franchit les Alpes dès septembre par le col de l'Argentière et surprend l'armée suisse à Marignan (13–14 septembre 1515). Deux jours de bataille acharnée — les Suisses, mercenaires réputés invincibles, sont vaincus. François reprend Milan. La victoire est si totale qu'elle est célébrée comme une bataille des géants.
François fait venir Léonard de Vinci en France en 1516. Le vieux maître s'installe au Clos Lucé, près d'Amboise, et y mourra en 1519. François finance également des dizaines d'artistes et d'architectes italiens. Il fait construire Chambord (1519), Fontainebleau, Villers-Cotterêts, et reconstruit une grande partie du Louvre. L'ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) impose le français dans tous les actes judiciaires et administratifs — fondement de l'unité linguistique française.
L'affaire des Placards (1534)
La nuit du 17 au 18 octobre 1534, des placards anti-catholiques sont affichés dans plusieurs villes et jusque sur la porte de la chambre du roi à Amboise. Cette provocation retourne François Iᵉʳ contre les réformés. Les persécutions commencent — Antoine du Bourg sera pendu et brûlé en 1559 pour avoir défendu les protestants au Parlement en présence d'Henri II.
⚔ Pavie — 24 Février 1525 — « Tout est perdu, fors l'honneur »
La bataille de Pavie est l'une des plus grandes catastrophes militaires françaises. François Iᵉʳ assiège la ville quand les lansquenets et les tercios espagnols de Charles de Lannoy l'attaquent à l'aube. La cavalerie française, trop en avant, est prise en tenaille. François Iᵉʳ est capturé et conduit à Madrid.
Il signe l'humiliant Traité de Madrid (1526) — renonçant à la Bourgogne et à l'Italie. Libéré, il se rétracte immédiatement, arguant que les concessions lui avaient été arrachées sous la contrainte. Il forme aussitôt la Ligue de Cognac avec le pape Clément VII, Venise et Florence contre Charles Quint. La lutte reprend.
⚜ L'alliance franco-ottomane — Scandale ou géopolitique ?
Pour contrer l'encerclement des Habsbourg, François Iᵉʳ conclut dès 1526 une alliance avec le sultan Soliman le Magnifique, qui assiège Vienne en 1529. En 1535, des Capitulations accordent aux marchands français des droits commerciaux dans l'Empire ottoman. En 1543, la flotte ottomane d'Khaïr ed-Din Barberousse hiverne à Toulon, dont les habitants ont été temporairement évacués.
Cette alliance « impie » avec l'infidèle contre un prince chrétien scandalise l'Europe. Mais elle annonce une diplomatie moderne, fondée sur les intérêts d'État et non sur les solidarités religieuses — ce que Richelieu systématisera au siècle suivant.
Charles Quint — L'Encerclement
En 1519, à la mort de son grand-père Maximilien d'Autriche, Charles de Habsbourg devient à 19 ans l'homme le plus puissant d'Europe. Il réunit sous sa couronne l'Espagne, les Pays-Bas, l'Italie du sud, l'Empire germanique et les Amériques. La France est géographiquement encerclée. Cette rivalité structure toute la politique européenne pendant quarante ans.
La lutte tourne à l'avantage de Charles après Pavie (1525). Mais François Iᵉʳ rebondit constamment — l'alliance avec les protestants (Henri VIII, les princes luthériens allemands) et les Ottomans lui permettent de tenir. Henri II, fils de François, reprend les hostilités et remporte un succès majeur en s'emparant des Trois-Évêchés (Metz, Toul, Verdun) en 1552. Le siège de Metz par Charles Quint échoue. Épuisé, Charles abdique en 1556 et se retire dans un monastère espagnol. Le Traité du Cateau-Cambrésis (1559) met fin aux guerres d'Italie.
Henri II — Les Trois-Évêchés et la Fin Tragique
Second fils de François Iᵉʳ, Henri II devient dauphin à la mort de son frère aîné François (1536), empoisonné dit-on — l'affaire reste non élucidée. Il épouse en 1533 Catherine de Médicis, nièce du pape Clément VII, union qui donnera trois fils rois et deux filles reines. Mais son cœur appartient à Diane de Poitiers, sa maîtresse de vingt ans son aînée, qui exerce sur lui une influence déterminante jusqu'à sa mort.
Henri II poursuit la politique de son père contre les Habsbourg. En 1552, il s'empare des Trois-Évêchés (Metz, Toul, Verdun), enclaves impériales sur la route de l'Allemagne. Charles Quint tente de reprendre Metz et échoue. Ces villes resteront françaises définitivement. Henri II signe le Traité du Cateau-Cambrésis (3 avril 1559) avec Philippe II d'Espagne — la France renonce à ses ambitions italiennes mais conserve les Trois-Évêchés et Calais (repris aux Anglais en 1558).
Le 30 juin 1559, lors d'un tournoi célébrant la paix, la lance du capitaine écossais Gabriel de Montgomery entre par la visière du casque royal et transperce l'œil d'Henri II. Il meurt après onze jours d'agonie le 10 juillet, à 40 ans. Sa mort ouvre une crise dynastique sans précédent — ses trois fils se succéderont sans laisser d'héritier.
Les Guerres de Religion — La France déchirée
La mort d'Henri II en 1559 ouvre trente-huit ans de guerres civiles religieuses qui faillirent démembrer le royaume. Le protestantisme, sous forme calviniste, s'est implanté rapidement dans la noblesse provinciale, la bourgeoisie marchande et certaines villes du Midi. En 1562, on estime que 10 à 15 % de la population française est protestante — mais la proportion est bien plus élevée parmi la noblesse (un tiers environ).
⚜ Le Calvinisme en France — les Huguenots
Jean Calvin (1509–1564), né à Noyon en Picardie, fuit la France en 1534 après l'affaire des Placards et s'installe à Genève, qu'il transforme en cité modèle protestante. Sa théologie — prédestination, discipline morale, organisation presbytérienne — séduira surtout les élites françaises. Les protestants français sont surnommés Huguenots — l'étymologie du mot est incertaine (peut-être du nom d'un roi légendaire Hugues, ou de l'allemand Eidgenossen, confédérés).
En 1559, le premier synode national des Églises réformées françaises se tient à Paris. En 1562, on compte plus de 1 200 Églises réformées en France. Les principales implantations sont le Poitou, le Languedoc, la Guyenne, le Dauphiné et la Normandie.
Les huit guerres de Religion (1562–1598) suivent un schéma répétitif : combat, édit de pacification, nouveau conflit. Les deux camps ont leurs chefs charismatiques : côté protestant, le prince de Condé, l'amiral Gaspard de Coligny et Henri de Navarre ; côté catholique, la famille de Guise, soutenue par Philippe II d'Espagne.
François II — Le Roi des Guise
Couronné à quinze ans, François II a épousé en 1558 Marie Stuart, reine d'Écosse et héritière potentielle d'Angleterre. Cette union lui confère des droits théoriques sur la couronne anglaise, ce qui complique durablement les relations franco-britanniques. Les oncles de Marie Stuart, François de Guise et le cardinal Charles de Lorraine, s'emparent du gouvernement.
La conjuration d'Amboise (mars 1560) — complot protestant pour enlever le roi et renverser les Guise — est découverte et réprimée dans le sang. Cet échec radicalise les deux camps. François II meurt en décembre 1560 d'une otite devenue méningite. Son règne de dix-sept mois est le plus court de l'histoire des Valois.
Charles IX & Catherine de Médicis — La Nuit Fatale
Charles IX a dix ans à son avènement. Sa mère Catherine de Médicis assure la régence. Son objectif constant est d'éviter la guerre civile par la politique du milieu — les édit de tolérance successifs (Amboise 1563, Saint-Germain 1570). Elle tente de réconcilier les partis en mariant sa fille Marguerite de Valois à Henri de Navarre, chef protestant, en août 1572.
Les noces attirent à Paris l'élite protestante du royaume. Le 22 août, une tentative d'assassinat contre Gaspard de Coligny, chef militaire protestant et conseiller intime du roi, échoue. La situation dégénère. Dans la nuit du 23 au 24 août 1572 — nuit de la Saint-Barthélemy — Coligny est assassiné, des milliers de protestants massacrés à Paris, le mouvement se propage dans de nombreuses villes de province.
Le rôle exact de Catherine et de Charles IX reste débattu. Catherine a certainement donné le signal pour éliminer Coligny, craignant son influence sur le roi. Mais le massacre généralisé dépassa ses intentions. Charles IX, selon les témoignages, aurait dit en apprenant l'ampleur des tueries : Dieu, que de sang ! Il meurt deux ans plus tard, à vingt-trois ans, rongé par la tuberculose et peut-être par le remords.
🔴 La Saint-Barthélemy — 24 Août 1572
Le massacre de la Saint-Barthélemy reste l'un des épisodes les plus traumatisants de l'histoire française. À Paris, entre le 24 août et le 3 septembre 1572, on estime à 3 000 à 5 000 le nombre de protestants tués. Dans les semaines suivantes, les massacres s'étendent à Lyon, Orléans, Bourges, Meaux, Troyes — soit au total peut-être 10 000 à 30 000 morts dans tout le royaume.
L'amiral Coligny est tué dans sa chambre par des soldats des Guise, son corps jeté par la fenêtre. Le pape Grégoire XIII fait chanter un Te Deum à Rome. Philippe II d'Espagne, dit-on, rit pour la première et dernière fois de sa vie. En Allemagne et en Angleterre, le scandale est immense — il enfonce définitivement la France dans le schisme entre protestants et catholiques d'Europe.
Pour les Huguenots survivants, la Saint-Barthélemy brise tout espoir de coexistence pacifique. Les guerres civiles, plus féroces que jamais, reprennent. Henri de Navarre, miraculeusement épargné, doit abjurer provisoirement le protestantisme.
Tuez-les tous ! Dieu reconnaîtra les siens !
— Phrase apocryphe attribuée au légat papal à Béziers (1209), reprise symboliquement pour évoquer les violences religieuses du XVIe siècleHenri III — Le Dernier Valois
Henri III est, de l'avis de ses contemporains les plus lucides, le plus intelligent des derniers Valois. Cultivé, raffiné, travailleur, il a aussi été roi de Pologne avant de succéder à son frère. Son image souffre des pamphlets de ses ennemis — la Ligue catholique — qui le caricaturent en efféminé. La réalité est plus complexe : il est un roi moderne qui cherche désespérément à restaurer l'autorité royale dans un royaume en cendres.
La Guerre des Trois Henri oppose Henri III (le roi légitime), Henri de Guise (chef de la Ligue catholique, financé par Philippe II d'Espagne) et Henri de Navarre (chef des protestants, héritier légal depuis la mort du duc d'Anjou en 1584). Henri de Guise, populaire à Paris, est surnommé le Balafré (la cicatrice). Il attire les foules. Henri III le craint et le méprise.
Le 12 mai 1588, Paris se soulève — Journée des Barricades. Henri de Guise entre triomphalement dans la capitale. Henri III doit fuir. C'est l'humiliation suprême pour un roi de France. Le 23 décembre 1588, Henri III convoque Henri de Guise à Blois et le fait assassiner par ses gardes du corps. Son frère le cardinal Louis est tué le lendemain. L'Europe catholique est horrifiée.
Acculé, Henri III fait alliance avec Henri de Navarre. Ils marchent sur Paris. Le 1er août 1589, le moine dominicain Jacques Clément s'introduit au camp royal de Saint-Cloud sous prétexte d'apporter un message secret et poignarde le roi à l'abdomen. Henri III meurt le lendemain, après avoir reconnu Henri de Navarre comme son successeur. La maison de Valois s'éteint avec lui.
⚜ La fin de la maison de Valois
En mourant, Henri III reconnaît Henri de Navarre comme son légitime successeur. Mais pour monter sur le trône de France, le Béarnais devra abjurer le protestantisme — Paris vaut bien une messe, aurait-il dit. Son sacre à Chartres en 1594 et l'Édit de Nantes (1598), accordant la liberté de culte aux protestants, clôturent le siècle des guerres de Religion.
La maison de Valois aura régné de 1328 à 1589 — deux cent soixante et un ans. Elle a porté la France à son apogée culturelle de la Renaissance tout en la plongeant dans sa pire crise intérieure. Son héritage — administration royale, armée permanente, centralisation, culture de cour — sera recueilli et développé par les Bourbons.
Bilan — Grandeur et tragédie
Le siècle des derniers Valois est traversé par un conflit entre deux aspirations contradictoires : construire un État royal fort et centralisé, tout en gérant une crise religieuse qui divise la société jusqu'en ses fondements. Les réussites diplomatiques et culturelles de François Iᵉʳ et d'Henri II sont réelles — mais la question protestante, que ni la répression ni la tolérance n'ont su résoudre, empoisonne la fin du siècle.
1491
Mariage de Charles VIII avec Anne de Bretagne — union progressive du duché à la France.Bretagne
1494
Charles VIII franchit les Alpes — début des guerres d'Italie (1494–1559).Italie
1515
Marignan — François Iᵉʳ bat les Suisses, reprend Milan. Victoire légendaire.Victoire
1516
Léonard de Vinci s'installe à Amboise. Le Clos Lucé jusqu'en 1519.Renaissance
1519
Début de la construction de Chambord. Charles Quint élu Empereur.Art
1525
Pavie — François Iᵉʳ prisonnier de Charles Quint. « Tout est perdu fors l'honneur. »Désastre
1534
Affaire des Placards — François Iᵉʳ retourné contre les protestants. Début des persécutions.Religion
1539
Villers-Cotterêts — le français imposé dans tous les actes officiels du royaume.Langue
1552
Trois-Évêchés — Metz, Toul, Verdun pris. Charles Quint échoue à reprendre Metz.Victoire
1559
Cateau-Cambrésis — fin des guerres d'Italie. Mort d'Henri II au tournoi (10 juillet).Traité
1560
Conjuration d'Amboise — complot protestant découvert. François II meurt en décembre.Crise
1562
Massacre de Wassy — Guise tue des protestants au culte. Première guerre civile.Guerre civile
Août 1572
Saint-Barthélemy — 10 000 à 30 000 protestants massacrés en France.Massacre
1576
Formation de la Sainte Ligue catholique par Henri de Guise, financée par Philippe II.Ligue
Mai 1588
Journée des Barricades — Paris se soulève, Henri III fuit la capitale.Humiliation
Déc. 1588
Assassinat du duc de Guise à Blois par ordre d'Henri III. L'Europe catholique horrifiée.Assassinat
1er août 1589
Mort d'Henri III poignardé par Jacques Clément. Fin de la maison de Valois.Fin Valois
1598
Édit de Nantes par Henri IV — liberté de culte protestante. Fin des guerres de Religion.Réconciliation