Entre 1945 et 1981, la France change de monde. Elle sort ruinée de la guerre, reconstruit son économie, crée un État social puissant, abandonne son empire colonial, fonde la Cinquième République et connaît une modernisation spectaculaire. Mais cette trajectoire n'est pas linéaire : elle passe par la guerre d'Indochine, la guerre d'Algérie, la crise de mai 1958, la rupture de 1968, les chocs pétroliers et la montée durable du chômage. L'élection de François Mitterrand, le 10 mai 1981, clôt un long cycle politique dominé par le gaullisme et le centre droit.
Repères 1945 – 1981
1945-1946 — La Libération et la Refondation Républicaine
À la Libération, la France est matériellement affaiblie : villes bombardées, ponts détruits, réseaux ferroviaires désorganisés, pénuries alimentaires, rationnement, inflation. Elle est aussi moralement divisée par l'Occupation, Vichy, la collaboration et l'épuration. Le Gouvernement provisoire de la République française, dirigé par le général de Gaulle, veut restaurer la légalité républicaine en proclamant que Vichy fut une parenthèse illégitime et que la République n'a jamais cessé d'exister.
Le programme issu du Conseil national de la Résistance inspire plusieurs réformes majeures : droit de vote des femmes, Sécurité sociale, nationalisations, rétablissement des libertés publiques, statut de la fonction publique, relance de la planification. La République sociale qui se met alors en place n'est pas seulement une reconstruction matérielle : elle est la réponse politique aux fractures de l'entre-deux-guerres et de l'Occupation.
Mais le désaccord institutionnel apparaît très vite. De Gaulle souhaite un exécutif fort, capable de gouverner au-dessus des partis. La majorité des forces politiques — communistes, socialistes et démocrates-chrétiens du MRP — reste attachée à un régime parlementaire. Refusant le retour à ce qu'il juge être le « régime des partis », De Gaulle démissionne en janvier 1946.
🏛 Une refondation sociale de la République
La création de la Sécurité sociale en 1945 est l'une des décisions les plus durables de l'après-guerre. Elle vise à couvrir les risques maladie, vieillesse, maternité et accidents du travail. Elle s'inscrit dans un mouvement européen de construction de l'État-providence, mais prend en France une forme très originale, fondée sur les cotisations sociales et la gestion paritaire.
Les nationalisations donnent à l'État des instruments de reconstruction : énergie, charbonnages, banques de dépôt, transport aérien, industrie automobile avec Renault. Le but n'est pas seulement idéologique : il s'agit de reconstruire vite, de moderniser l'appareil productif et d'éviter le retour aux faiblesses économiques des années 1930.
La Quatrième République — 1946-1958
La Constitution de 1946 fonde un régime parlementaire où l'Assemblée nationale occupe une place centrale. La Quatrième République a longtemps été réduite à son instabilité ministérielle ; cette critique est fondée, mais elle ne doit pas masquer son bilan économique et social considérable. C'est sous ce régime que la France se reconstruit, se modernise, entre dans la construction européenne et lance la croissance des Trente Glorieuses.
⚙ Reconstruction, plan Monnet et Trente Glorieuses
Le plan Monnet privilégie quelques secteurs stratégiques : charbon, électricité, acier, ciment, transports, machinisme agricole. L'aide américaine du plan Marshall accélère la remise en marche de l'économie et accompagne l'arrimage de la France au bloc occidental. La planification française n'est pas une économie soviétique : elle oriente, coordonne et incite, sans supprimer l'économie de marché.
Les années 1950 inaugurent les Trente Glorieuses : forte croissance, hausse des salaires, urbanisation, développement du crédit, électroménager, automobile, logement collectif, télévision. La société française, encore rurale en 1945, devient de plus en plus urbaine, salariée, industrielle et consommatrice.
🌍 La décolonisation — la grande faiblesse du régime
Le principal échec de la Quatrième République est colonial. En Indochine, la France affronte le Viet Minh depuis 1946. La défaite de Dien Bien Phu en 1954 entraîne les accords de Genève et la fin de l'Indochine française. Pierre Mendès France apparaît alors comme la figure d'une solution réaliste et rapide aux guerres coloniales.
Le Maroc et la Tunisie deviennent indépendants en 1956. Mais l'Algérie est un cas autrement plus explosif : elle n'est pas juridiquement un protectorat ou une colonie ordinaire, mais un ensemble de départements français, avec une importante population européenne. La guerre commence le 1er novembre 1954 et révèle l'impuissance du régime à résoudre la contradiction entre idéal républicain, présence coloniale et revendication nationale algérienne.
| Domaine | Bilan de la Quatrième République |
|---|---|
| Économie | Reconstruction rapide, modernisation industrielle, planification, début de la consommation de masse. |
| Société | Extension de l'État social, amélioration du niveau de vie, urbanisation accélérée. |
| Europe | CECA en 1951, traité de Rome en 1957, début de la construction européenne. |
| Institutions | Instabilité ministérielle chronique, difficulté à conduire une politique longue et cohérente. |
| Empire | Guerres coloniales, Indochine, crise algérienne, crise finale de 1958. |
1958 — Le Retour de De Gaulle et la Naissance de la Ve République
La crise du 13 mai 1958 à Alger provoque l'effondrement de la Quatrième République. Les partisans de l'Algérie française, appuyés par une partie de l'armée, réclament le retour du général de Gaulle, seul homme qui leur semble capable de maintenir l'unité nationale. De Gaulle revient au pouvoir dans un contexte ambigu : légalement investi par les institutions, mais porté par une pression militaire et coloniale très forte.
La Constitution de 1958, élaborée notamment par Michel Debré, renforce considérablement l'exécutif. Le président de la République nomme le Premier ministre, peut dissoudre l'Assemblée nationale, recourir au référendum et, en cas de crise grave, utiliser l'article 16. Le régime reste parlementaire en droit, mais il devient présidentiel dans sa pratique, surtout après la réforme de 1962.
⚜ La logique institutionnelle gaullienne
De Gaulle veut éviter deux écueils : l'impuissance parlementaire de la Quatrième République et le pouvoir personnel sans légitimité populaire. La Ve République repose donc sur un exécutif fort, mais légitimé par le peuple. Le référendum devient un instrument central du lien direct entre le chef de l'État et la nation.
En 1962, l'élection du président au suffrage universel direct transforme définitivement les institutions. Le président n'est plus seulement l'arbitre désigné par un collège d'élus : il devient la figure centrale de la vie politique française.
De Gaulle Président — 1958-1969
🌍 La fin de la guerre d'Algérie
De Gaulle revient au pouvoir grâce à ceux qui pensent qu'il sauvera l'Algérie française. Mais il comprend progressivement que le maintien de cette Algérie est impossible : démographiquement, militairement, diplomatiquement et moralement. La politique d'autodétermination mène aux accords d'Évian de mars 1962 et à l'indépendance de l'Algérie en juillet.
Cette décision provoque une rupture violente avec les partisans de l'Algérie française. L'OAS mène une campagne terroriste en Algérie et en métropole, visant aussi De Gaulle. Le rapatriement massif des pieds-noirs et le sort tragique des harkis laissent des blessures profondes et durables dans la mémoire française.
🛡 La politique de grandeur
De Gaulle veut restaurer le rang international de la France. Cette politique passe par la force nucléaire, l'indépendance stratégique, le retrait du commandement intégré de l'OTAN en 1966, une diplomatie active envers l'URSS et la Chine, et la volonté de construire une Europe des États plutôt qu'une Europe supranationale.
Le rapprochement franco-allemand avec Konrad Adenauer, scellé par le traité de l'Élysée en 1963, est l'une des grandes réussites de cette période. Après trois guerres en moins d'un siècle, Paris et Bonn deviennent les moteurs de la construction européenne.
Modernisation économique et autorité de l'État
Les années de Gaulle sont aussi celles de la croissance, du nouveau franc, de l'aménagement du territoire, de la DATAR, du développement des infrastructures et de l'entrée accélérée dans une France urbaine, motorisée et technicienne. L'État planificateur, les grands corps administratifs et les entreprises publiques jouent un rôle décisif dans cette modernisation.
Mai 1968 — Crise Étudiante, Sociale et Culturelle
Mai 1968 commence comme une révolte étudiante contre l'université autoritaire et inadaptée à la massification de l'enseignement supérieur. La contestation gagne la Sorbonne, le Quartier latin, puis rencontre le monde ouvrier. La France connaît alors la plus grande grève générale de son histoire contemporaine : usines occupées, transports paralysés, État sidéré.
Les accords de Grenelle accordent des hausses de salaires très importantes, notamment du SMIG. Mais la crise dépasse la question salariale. Elle exprime une contestation de la société gaullienne : hiérarchie, autorité paternelle, discipline scolaire, ordre moral, rapports de genre, place des jeunes.
De Gaulle reste au pouvoir après 1968, mais son lien direct avec le pays s'est fragilisé. En avril 1969, il soumet à référendum un projet sur la régionalisation et la réforme du Sénat. Le « non » l'emporte ; fidèle à sa conception du mandat populaire, il démissionne aussitôt.
Georges Pompidou — 1969-1974
Ancien Premier ministre de De Gaulle, Georges Pompidou incarne un gaullisme plus économique, plus industriel, plus favorable à la société de consommation. Il veut adapter la France à la modernité : autoroutes, grands ensembles, urbanisme, industrie automobile, aéronautique, télécommunications, équipements culturels.
Son époque est encore celle d'une croissance forte, mais les tensions apparaissent : critique des grands ensembles, pollution, contestation sociale, inquiétudes face à la technocratie. Le choc pétrolier de 1973 met fin à l'âge d'or de la croissance continue. Pompidou meurt en fonction en avril 1974, laissant une France modernisée mais entrant dans la crise économique.
Valéry Giscard d'Estaing — 1974-1981
Élu en 1974 face à François Mitterrand, Valéry Giscard d'Estaing veut incarner une droite moderne, européenne, libérale et plus détendue que le gaullisme historique. Son début de mandat est marqué par des réformes de société importantes : majorité civile à 18 ans, divorce par consentement mutuel, réforme de l'audiovisuel, ouverture relative des institutions.
La réforme la plus emblématique est la loi Veil de 1975 légalisant l'interruption volontaire de grossesse. Portée par Simone Veil dans un climat parlementaire très violent, elle symbolise l'entrée de la France dans une modernité juridique et sociale nouvelle.
Mais le septennat est progressivement dominé par la crise : inflation, chômage, désindustrialisation, inquiétude sociale. La droite se divise entre giscardiens et gaullistes, surtout après la fondation du RPR par Jacques Chirac en 1976. À gauche, socialistes et communistes s'unissent d'abord autour du Programme commun, puis se séparent, mais l'idée de l'alternance s'enracine.
1981 — L'Élection de François Mitterrand
François Mitterrand, déjà candidat en 1965 et 1974, parvient en 1981 à rassembler une majorité autour du Parti socialiste. Sa victoire contre Valéry Giscard d'Estaing est un événement politique majeur : pour la première fois sous la Cinquième République, la gauche accède à la présidence par le suffrage universel.
Cette alternance met fin à un cycle ouvert en 1958 et dominé par le gaullisme, puis par le centre droit. Elle annonce les grandes réformes du début du septennat : abolition de la peine de mort, nationalisations, décentralisation, cinquième semaine de congés payés, retraite à 60 ans, lois Auroux sur les droits des travailleurs.
Mais cette victoire intervient dans un contexte économique difficile. La gauche arrive au pouvoir au moment où la marge de manœuvre des États se réduit : crise industrielle, inflation, chômage, contraintes monétaires européennes. Le tournant de la rigueur de 1983 montrera très vite les limites du programme initial.
1981 n'est pas seulement un changement de président : c'est l'entrée de la Cinquième République dans l'âge de l'alternance.
— Bilan politique de la période 1945-1981Bilan — De la Reconstruction à l'Alternance
1945
Sécurité sociale et nationalisations : consolidation de l'État social et de l'économie dirigée de reconstruction.Refondation
Janvier 1946
Démission de De Gaulle, en désaccord avec le régime parlementaire en préparation.Institutions
1946-1958
Quatrième République : instabilité ministérielle, mais reconstruction et modernisation rapides.Croissance
1954
Dien Bien Phu et accords de Genève : fin de l'Indochine française ; début de la guerre d'Algérie.Empire
1958
Retour de De Gaulle et fondation de la Cinquième République.Ve République
1962
Accords d'Évian et indépendance de l'Algérie ; élection présidentielle au suffrage universel direct.Tournant
1966
Retrait du commandement intégré de l'OTAN : affirmation de l'indépendance nationale.Grandeur
Avril 1969
Démission de De Gaulle après l'échec du référendum sur la régionalisation et le Sénat.Fin d'un cycle
1969-1974
Présidence Pompidou : modernisation industrielle, consommation de masse, premier choc pétrolier.Modernisation
10 mai 1981
Élection de François Mitterrand : première alternance présidentielle de la Ve République.Alternance
Conclusion générale
De 1945 à 1981, la France passe de la reconstruction à la modernité, de l'empire colonial à l'État-nation européen, du régime parlementaire instable à une République présidentielle, de la croissance continue à la crise économique. Les institutions, l'économie, les mœurs, le rôle de l'État et la place de la France dans le monde sont profondément transformés.
L'élection de François Mitterrand ne surgit donc pas comme un accident : elle est le résultat d'une évolution longue, marquée par l'usure du gaullisme, la modernisation sociale, l'émergence d'une gauche de gouvernement et les inquiétudes nées de la crise des années 1970. Elle ouvre une nouvelle période politique, mais elle hérite de toutes les mutations engagées depuis la Libération.