L'état français — 1940-1944
Quatre ans d'une tragédie française : l'effondrement de juin 1940, la prise du pouvoir par le maréchal Pétain, le projet de « Révolution nationale », la collaboration spontanée avec l'Allemagne nazie, l'antisémitisme d'état, et la dérive milicienne qui prolonge la guerre civile jusqu'à la Libération. Suivis des grands procès de l'épuration de 1945. Une synthèse après le séisme historiographique de Robert Paxton (1973).
La fin du mythe du « bouclier »
Pendant longtemps, l'histoire de Vichy a été dominée par une interprétation favorable au maréchal Philippe Pétain, souvent appelée la théorie du « bouclier et de l'épée ». Selon cette lecture apologétique, défendue après-guerre par d'anciens responsables du régime et par une partie de l'opinion, Pétain aurait servi de bouclier pour protéger les Français au quotidien face aux exigences allemandes, tandis que le général de Gaulle incarnait l'épée poursuivant le combat à l'extérieur.
Cette vision a été radicalement et définitivement remise en cause à partir des années 1970, notamment grâce aux travaux de l'historien américain Robert Paxton. Son ouvrage majeur, La France de Vichy (1940-1944), publié en 1972 aux états-Unis puis en 1973 en France, constitue un séisme historiographique. En exploitant les archives allemandes jusqu'alors négligées, Paxton démontre que Vichy ne s'est pas contenté de subir la contrainte de l'occupant.
D'autres historiens prolongeront ce travail fondateur : Henry Rousso dans Le Syndrome de Vichy (1987) sur les mémoires postérieures ; Serge Klarsfeld dans son immense recensement des déportés (Mémorial de la déportation des Juifs de France, 1978) ; Renée Poznanski sur la vie quotidienne des Juifs de France ; Pierre Laborie sur l'opinion française. Le film de Marcel Ophüls, Le Chagrin et la Pitié (1969, longtemps interdit à la télévision française), avait préparé le public à ce retournement mémoriel.
L'effondrement, le Vainqueur de Verdun, les pleins pouvoirs
En cinq semaines (10 mai - 25 juin 1940), la Wehrmacht traverse les Ardennes, encercle les armées franco-britanniques à Dunkerque, pénètre à Paris (14 juin) et oblige la France à demander l'armistice. C'est l'une des défaites les plus rapides de l'histoire militaire occidentale : 90 000 morts français, 1,8 million de prisonniers. Le gouvernement fuit Paris pour Bordeaux puis pour Tours et Bordeaux à nouveau.
Le 16 juin 1940, le président du Conseil Paul Reynaud, qui voulait continuer la guerre depuis l'Afrique du Nord, démissionne. Le président de la République Albert Lebrun nomme Philippe Pétain, maréchal de France, vainqueur de Verdun en 1916, âgé de quatre-vingt-quatre ans, à la tête du gouvernement. Dès le 17 juin, Pétain prononce le célèbre discours :
C'est le cœur serré que je vous dis aujourd'hui qu'il faut cesser le combat.
— Philippe Pétain, allocution du 17 juin 1940
Le lendemain, depuis Londres, le général Charles de Gaulle, sous-secrétaire d'état à la Guerre dans le gouvernement Reynaud, lance à la BBC son fameux Appel du 18 juin. La France entre alors dans une dualité politique qui durera quatre ans. L'armistice est signé le 22 juin 1940 dans la clairière de Rethondes, dans le même wagon qui avait vu la défaite allemande de novembre 1918. Hitler avait choisi ce lieu et ce wagon par esprit de revanche personnel.
Le lendemain, 11 juillet 1940, Pétain promulgue les Actes constitutionnels nos 1 et 2. L'Acte n°1 déclare : « Nous, Philippe Pétain, maréchal de France… déclarons assumer les fonctions de chef de l'état français. » La devise nationale, la République elle-même, sont abolies par un trait de plume. Le régime prend le nom officiel d'« état français ». La IIIe République est morte.
Un projet politique conscient, non un simple effet de la défaite
Les dirigeants de Vichy ne cherchent pas seulement à gérer les conséquences d'une défaite militaire : ils l'interprètent comme une sanction divine et morale. Ils profitent de l'effondrement de la IIIe République pour imposer un projet politique de nature fascisante et traditionaliste : la Révolution nationale.
Pour les élites conservatrices qui entourent Pétain — Raphaël Alibert (garde des Sceaux), Joseph Barthélemy, Lucien Romier, Yves Bouthillier, et toute une nébuleuse maurrassienne — la défaite de 1940 découle directement du parlementarisme, de l'héritage du Front populaire (1936), du syndicalisme, de la laïcité républicaine, et d'une prétendue décadence morale. Le mot d'ordre est de refaire la France.
Le régime supprime la devise républicaine « Liberté, égalité, Fraternité » au profit de « Travail, Famille, Patrie ». Cette nouvelle devise inscrit le projet :
Le régime supprime aussi les institutions républicaines : la franc-maçonnerie est dissoute (13 août 1940), les naturalisations récupérées par la loi du 22 juillet 1940 (qui retirera la nationalité à 15 000 personnes), les enseignants contestaires révoqués, le mot « République » effacé des monnaies et des frontons des mairies. Au-dessus de tout, le culte du Maréchal : portraits dans toutes les classes, francisques offertes aux fidèles, hymnes (« Maréchal, nous voilà »), serment des fonctionnaires à sa personne (1941).
Le Statut des Juifs, l'aryanisation, la rafle du Vél'd'Hiv'
L'apport capital de Paxton est d'avoir prouvé que l'antisémitisme de Vichy ne doit rien à la pression allemande directe à ses débuts. L'état français met en place une législation antisémite propre et spontanée. Les recherches dans les archives ont révélé que les autorités allemandes étaient elles-mêmes surprises de la rapidité et de la radicalité de l'antisémitisme français.
Le 29 mars 1941, sous la pression de Laval mais avec l'accord total de Pétain, est créé le Commissariat général aux Questions juives (CGQJ), dirigé par Xavier Vallat puis à partir de mai 1942 par l'antisémite extrémiste Louis Darquier de Pellepoix. Cette administration organise l'aryanisation : la spoliation systématique des biens des Juifs — entreprises, immeubles, oeuvres d'art, comptes bancaires — au profit d'administrateurs provisoires aryens. Plus de 40 000 entreprises juives sont aryanisées. Un second Statut, plus dur, est promulgué le 2 juin 1941 : recensement des Juifs, restrictions accrues.
En 1942, le tournant tragique s'opère. Conscients d'une « Solution finale » mise en place par les nazis depuis la conférence de Wannsee (20 janvier 1942), Berlin demande la coopération de Vichy pour les arrestations massives. Les accords Bousquet-Oberg (juillet 1942, voir section 7) accordent l'autonomie à la police française contre la livraison des Juifs.
Au total, 76 000 Juifs ont été déportés de France entre 1942 et 1944 (chiffres établis nominativement par Serge Klarsfeld dans son Mémorial). Environ 2 600 sont revenus. Le camp de Drancy, sous administration française jusqu'en juillet 1943, était l'antichambre administrative de la déportation : 67 des 74 convois partis de France ont transité par Drancy.
Ce jour-là, la France, patrie des Lumières et des Droits de l'Homme, terre d'accueil et d'asile, la France, ce jour-là, accomplissait l'irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux.
— Jacques Chirac, discours du Vél'd'Hiv', 16 juillet 1995
L'illusion de Montoire — et la chute
Au lendemain de la défaite, Pierre Laval est l'artisan clé de l'assassinat juridique de la République : c'est lui qui pousse les parlementaires à voter les pleins pouvoirs au maréchal Pétain le 10 juillet 1940. Nommé vice-président du Conseil, il s'impose immédiatement comme le dauphin du régime.
Laval est un pragmatique cynique. Ancien socialiste devenu conservateur, plusieurs fois président du Conseil sous la IIIe République, né en 1883 dans une famille auvergnate modeste à Châteldon, il est convaincu que l'Allemagne a définitivement gagné la guerre. Pour lui, la seule stratégie viable est d'offrir la collaboration de la France avant que celle-ci ne soit imposée, afin d'obtenir en échange un traité de paix avantageux et une place de choix dans l'Europe nazie.
Cependant, la méthode Laval déplaît à l'entourage traditionaliste de Pétain. Les ultra-conservateurs de Vichy, jaloux de son influence et méfiants envers cet ancien homme de gauche au style jugé trop parlementaire, complotent son éviction. Le 13 décembre 1940, Pétain limoge brutalement Laval et le fait arrêter. C'est la fin du premier gouvernement Laval ; mais l'Allemagne, furieuse de perdre son interlocuteur le plus docile, exige et obtient sa libération. Otto Abetz, ambassadeur du Reich à Paris (depuis l'hôtel du Crillon), apparaît désormais comme l'arbitre véritable du régime.
La collaboration militaire et les Protocoles de Paris
Après le bref passage de Pierre-étienne Flandin (décembre 1940 - février 1941), Pétain nomme l'amiral François Darlan à la tête du gouvernement en février 1941. Chef de la marine française depuis 1939, ambitieux, calculateur, Darlan partage le même constat que Laval sur la victoire inéluctable du Reich, mais sa méthode diffère : il veut proposer une collaboration technique et surtout militaire.
Darlan espère obtenir des contreparties (libération de prisonniers de guerre, baisse des frais d'occupation qui sont à 400 millions de francs par jour) en mettant les bases militaires de l'Empire français à la disposition de l'Allemagne.
L'agression allemande contre l'URSS le 22 juin 1941 (opération Barbarossa) change la donne. Le coup de tonnerre étreint Vichy : l'ouverture du front oriental signifie que la guerre n'est pas finie, qu'elle peut s'éternisor, voire se retourner. Darlan, qui a tablé sur la victoire rapide allemande, se trouve décrédibilisé. Les premières défaites de la Wehrmacht devant Moscou (décembre 1941) achèvent de l'affaiblir. Berlin commence à le considérer comme inefficace, voire démodé.
STO, accords Bousquet-Oberg, « la victoire de l'Allemagne »
Sous la pression directe des autorités allemandes (représentées par le diplomate Otto Abetz), Pétain est contraint de rappeler Pierre Laval à la tête du gouvernement le 18 avril 1942. Ce retour marque un tournant radical : Vichy abandonne ses dernières illusions de souveraineté pour devenir un pur outil de l'effort de guerre allemand. Désormais, la collaboration passe d'un plan diplomatique à un plan coercitif et policier.
Sur le plan économique — le STO
Face aux besoins immenses de l'Allemagne qui s'enlise en URSS, Laval prononce son célèbre discours radiodiffusé du 22 juin 1942 :
Je souhaite la victoire de l'Allemagne, parce que, sans elle, le bolchevisme demain s'installerait partout.
— Pierre Laval, allocution radiodiffusée du 22 juin 1942
Il met en place la « Relève » : l'échange d'un prisonnier de guerre français (resté en Allemagne depuis 1940) contre trois ouvriers français « volontaires » pour travailler dans les usines allemandes. La Relève échoue : trop peu de volontaires se présentent. Laval la transforme alors en Service du Travail Obligatoire (STO) par la loi du 16 février 1943 : tous les jeunes hommes des classes 1920, 1921, 1922 (nés entre 1920 et 1922) sont mobilisés pour aller travailler en Allemagne, sous peine d'emprisonnement et de représailles familiales. Au total, 650 000 jeunes Français partent travailler dans l'industrie de guerre du Reich. 200 000 réfractaires entrent dans la clandestinité : ils formeront le gros des effectifs des maquis résistants.
Sur le plan policier — les accords Bousquet-Oberg
En revenant au pouvoir en 1942, Laval lie définitivement le sort de l'état français au destin du Troisième Reich, pavant la voie à l'occupation totale qui interviendra en novembre.
L'abrogation du décret Crémieux et les camps coloniaux
L'Empire colonial est l'une des cartes maîtresses de Vichy pour réaffirmer sa souveraineté face à l'Allemagne et contrer la France Libre de De Gaulle. Aux termes de la convention d'armistice, les territoires d'outre-mer restent théoriquement sous administration française : l'Allemagne n'y exerce aucune autorité directe. Le régime y applique la Révolution nationale et les lois antisémites avec un zèle particulier, notamment en Algérie (qui a alors le statut de départements français).
Le régime installe des camps d'internement en Afrique du Nord. Les plus connus : Bedeau, Colomb-Béchar (sur la ligne du chemin de fer transsaharien dont les chantiers utilisent une main-d'œuvre forcée), Djelfa, Hadjerat M'Guil. Y sont internés : les opposants politiques (communistes, gaullistes), les réfugiés espagnols républicains de la retirada de 1939, les Juifs étrangers, les opposants algériens.
Le gouverneur général nommé par Vichy, l'amiral Jean Abrial, puis Maxime Weygand (délégué général en Afrique française du Nord) y appliquent une politique de discrimination dure. La population musulmane, elle, reste maintenue sous le statut oppresseur du Code de l'Indigénat qui datait de 1881 et l'exclut de la citoyenneté. Le contraste est saisissant : Vichy applique en Algérie une politique raciale plus radicale qu'en métropole, sans aucune pression allemande.
Débarquement allié, invasion de la zone libre, sabordage de Toulon
Le 8 novembre 1942, les Alliés (principalement les Américains, sous le commandement du général Dwight D. Eisenhower, et les Britanniques) débarquent en Afrique du Nord : Casablanca, Oran, Alger. C'est l'opération Torch, l'une des plus grandes opérations amphibies jamais réalisées. À Alger et Oran, les troupes de Vichy reçoivent l'ordre de résister et tirent sur les forces alliées : 700 Américains et 1 300 Français tués dans des combats fratricides absurdes.
Cependant, un coup de force de la résistance locale à Alger dans la nuit du 7 au 8 novembre — mené par 400 jeunes (la moitié juifs algérois, conduits par Henri Aboulker et José Aboulker) — neutralise le commandement vichyste de la ville et facilite la prise de contrôle des Alliés en quelques heures. L'amiral François Darlan, commandant en chef des forces de Vichy qui se trouve par hasard à Alger (au chevet de son fils Alain malade de poliomyélite), est capturé.
L'invasion de la zone libre — opération Anton
Hitler ne supporte pas la perte de l'Afrique du Nord. La conséquence directe du débarquement allié est immédiate en métropole : le 11 novembre 1942 (date hautement symbolique, vingt-quatre ans jour pour jour après l'armistice de 1918), l'armée allemande viole les accords d'armistice et envahit la zone libre. C'est l'opération Anton. L'Italie occupe simultanément huit départements du sud-est. L'armée d'armistice de Vichy (100 000 hommes maintenus dans la zone libre par la convention de 1940) est dissoute par l'ordonnance allemande. Le simulacre de souveraineté française vole en éclats.
Joseph Darnand et la guerre civile française
Dès lors, le régime se radicalise et entre dans une dérive fasciste totale, magistralement analysée par Jacques Delperrié de Bayac dans son Histoire de la Milice (1969, réédité 1994). La perte de la zone libre, la débâcle allemande à Stalingrad (février 1943), la montée des maquis résistants : tout pousse Vichy à durcir ses méthodes.
La Milice compte jusqu'à 35 000 membres à son apogée (printemps 1944). Recrutés dans les milieux les plus radicalisés — ex-cagoulards, jeunes du SOL, fascistes de Doriot, antisémites convaincus — les miliciens portent un uniforme bleu marine, béret, et brassard avec une croix gammée blanche stylisée (le gamma grec). Ils sont armés, parfois mieux que la police régulière.
À partir de l'été 1943, la France plonge dans une véritable guerre civile larvée. La Milice n'obéit plus seulement à l'état français décrépit : elle travaille main dans la main avec la Gestapo. Les miliciens :
Le 1er janvier 1944, Darnand est nommé secrétaire d'état au Maintien de l'Ordre. Il devient pratiquement chef de la police française. La Milice se substitue progressivement aux forces régulières. L'état français, dans ses six derniers mois d'existence, n'est plus qu'un appareil paramilitaire au service de l'occupant.
Le Débarquement, les massacres, la fuite en Allemagne
Le 6 juin 1944, le débarquement allié en Normandie (opération Overlord, 156 000 hommes engagés) sonne le glas du régime de Vichy. Tandis que la Résistance intérieure (Forces françaises de l'Intérieur, FFI, sous le commandement général du général Koenig) déclenche des insurrections partout sur le territoire pour saboter les lignes allemandes, l'attitude de Vichy est celle d'une complicité criminelle désespérée.
Pétain appelle les Français à la neutralité et à ne pas commettre d'actes qui attireraient des représailles, qualifiant les résistants de « terroristes ». Au même moment, Joseph Darnand ordonne à la Milice de soutenir l'armée allemande en retraite. La répression contre les civils et les maquisards atteint alors un niveau de sauvagerie inouï.
D'autres massacres jalonnent l'été 1944 : Tulle (9 juin 1944, 99 hommes pendus aux balcons et lampadaires), Maillé (25 août 1944, 124 morts), Buchères (24 août 1944, 67 morts), et les exécutions du Vercors après la chute du grand maquis (21 juillet 1944, plus de 200 maquisards et 200 civils tués).
La fuite à Sigmaringen
L'heure des comptes
Dès l'été 1944, l'effondrement du régime de Vichy ouvre une période de transition majeure. Le Gouvernement provisoire de la République française (GPRF), dirigé par le général de Gaulle, doit restaurer la légitimité républicaine tout en répondant à une exigence nationale de justice : c'est la période de l'épuration.
On distingue traditionnellement l'épuration sauvage (exécutions sommaires, femmes tondues dans l'émotion immédiate de la Libération, causant environ 8 000-9 000 morts selon les calculs récents d'Henry Rousso) de l'épuration légale, encadrée par des tribunaux d'exception : les Cours de Justice et la Haute Cour de Justice, chargée de juger les hauts responsables du régime.
A. Le procès de Philippe Pétain
B. Le procès de Pierre Laval
Le sort de Pierre Laval est différent. Après avoir fui en Espagne puis en Autriche à la fin de la guerre, il est livré aux autorités françaises par les Américains durant l'été 1945. Son procès s'ouvre le 4 octobre 1945 dans un climat d'une tension extrême.
C. Les autres figures du régime
| Acteur | Rôle sous Vichy | Sort à la Libération |
|---|---|---|
| Joseph Darnand | Chef de la Milice française, Secrétaire d'état au Maintien de l'Ordre | Capturé en Italie en juin 1945. Jugé en octobre. Condamné à mort pour haute trahison et fusillé le 10 octobre 1945 à Fresnes |
| René Bousquet | Secrétaire général de la Police, artisan des rafles de 1942 | Jugé en 1949 (Haute Cour), il s'en sort avec une peine légère (dégradation nationale suspendue pour « faits de résistance »). Seconde carrière dans la banque (Banque de l'Indochine). Rattrapé par les Klarsfeld dans les années 1980, inculpé de crimes contre l'humanité en 1991, assassiné par un déséquilibré le 8 juin 1993 avant son procès |
| Maurice Papon | Secrétaire général de la préfecture de Gironde, organisateur de déportations | Carrière d'après-guerre (préfet de police de Paris en 1961, ministre de Giscard). Trahi par les bordereaux découverts dans Le Canard enchainé en 1981, jugé pour complicité de crimes contre l'humanité en 1997-98 à Bordeaux. Condamné à 10 ans de réclusion en 1998. Libéré en 2002 (santé), mort en 2007 |
| Robert Brasillach | Rédacteur en chef de Je suis partout, écrivain et journaliste collaborationniste antisémite | Condamné à mort le 19 janvier 1945. Une pétition de grâce signée par Camus, Mauriac, Valéry, Claudel, Cocteau et 58 autres écrivains est remise à De Gaulle, qui refuse. Fusillé le 6 février 1945 au fort de Montrouge |
| Louis-Ferdinand Céline | écrivain antisémite, auteur des pamphlets Bagatelles pour un massacre (1937), L'école des cadavres (1938) | Fuit au Danemark, condamné par contumace en 1950 (un an de prison, dégradation nationale). Amnistié en 1951 grâce à une stratégie juridique extrêmement habile et calculée, menée par son avocat, Maître Jean-Louis Tixier-Vignancour. Rentre en France, meurt à Meudon en 1961 |
| Charles Maurras | Théoricien du nationalisme intégral, directeur de L'Action française et soutien doctrinal de Vichy | Jugé à Lyon en janvier 1945. Condamné à la détention à perpétuité et à la dégradation nationale. À l'énoncé du verdict, il s'écrie : « C'est la revanche de Dreyfus ! » Gracié pour raisons médicales juste avant sa mort en 1952 |
| Pierre Drieu La Rochelle | écrivain, directeur de la NRF sous l'Occupation | Suicide au gardénal et au gaz le 15 mars 1945 dans son appartement parisien, échappant ainsi à la justice |
D. Le bilan chiffré de l'épuration légale
Au-delà des têtes d'affiche, l'épuration a touché l'ensemble de l'appareil d'état (magistrats, policiers, préfets) et le monde économique. Environ 350 000 dossiers ont été instruits. La Haute Cour et les Cours de Justice ont prononcé :
Dès le début des années 1950, le besoin de reconstruction et de cohésion nationale pousse le Parlement à voter de grandes lois d'amnistie : 5 janvier 1951 (première amnistie partielle) et 6 août 1953 (amnistie générale, qui efface la plupart des dégradations nationales). Ces lois permettent à de nombreux fonctionnaires et collaborateurs de second rang de réintégrer la société civile, refermant juridiquement — mais non mémoriellement — la page de Vichy.
De Gaulle, Mitterrand, Chirac, Hollande, Macron
L'évolution de l'historiographie, portée par les travaux fondateurs de Paxton et les études de Delperrié de Bayac, Henry Rousso et Serge Klarsfeld, a définitivement balayé le mythe d'un Vichy « bouclier » passif ou d'un double jeu protecteur.
Mais le chemin mémoriel a été long. Pour de Gaulle, la République n'avait jamais cessé d'exister, le régime de Vichy (l'État français) était un pouvoir illégitime, nul et non avenu.
Par conséquent, les actes criminels commis par Vichy ne pouvaient pas engager la responsabilité de la France.
De la même manière, Mitterrand, interpellé par ceux qui lui demandaient de reconnaître la responsabilité de l'État, a fait cette réponse : « La République n'a pas à faire d'excuses au nom de la France. Le régime de Vichy n'était pas la République.»
Le régime de l'état français n'a été ni une simple parenthèse accidentelle de l'histoire de France, ni un gouvernement otage des circonstances. Il fut un projet politique conscient, une tentative de refondation autoritaire, cléricale et réactionnaire qui a cherché, dès juillet 1940, à bâtir une « Révolution nationale » sur les ruines de la République.
La trajectoire du pouvoir à Vichy met en lumière la responsabilité de ses acteurs. L'illusion diplomatique du premier gouvernement Laval en 1940, suivie de la dérive militariste de l'amiral Darlan en 1941, démontre que la collaboration fut, dès l'origine, une offre française spontanée à laquelle le Troisième Reich n'a répondu que par le mépris et le pillage. Le retour au pouvoir de Laval en avril 1942 a scellé l'alignement total de l'appareil d'état sur les exigences nazies : du STO à la complicité policière active dans l'extermination des Juifs d'Europe.
Cette politique n'a pas épargné l'Empire colonial. En Algérie, l'application zélée de l'antisémitisme d'état — marquée par l'abrogation du décret Crémieux — rappelle que Vichy disposait d'une souveraineté réelle qu'il a choisi de mettre au service de l'exclusion.
— Conclusion historiographique après Paxton
De Rethondes à Sigmaringen, de l'île d'Yeu à Oradour
La carte parcourt les lieux qui dessinent le régime : la capitale thermale (Vichy), les lieux du tournant (Rethondes, Montoire, Bordeaux), les chambres de la tragédie (Vél'd'Hiv', Drancy), l'Empire (Alger, Oran, Casablanca), les massacres (Oradour, Vercors, Glières), la fuite (Sigmaringen), les procès (Fresnes, Lyon), et la mémoire (île d'Yeu, mémorial de la Shoah).