Comte d'Anjou · du Maine · de Touraine — 1043-1109
Quarante-deux ans de règne entre fratricide, scandales conjugaux, guerres normandes et pénitence finale. Le maîllon souvent oublié d'une chaîne dynastique extraordinaire qui va de Foulque Nerra aux Plantagenêts — et la matière brute dont était fait le monde féodal avant que les institutions ne l'aient poli.
Un homme retenu par son sobriquet
Il est des noms que l'histoire retient moins pour les actes que pour le surnom qu'ils ont mérité. Le Réchin — le grognon, le hargneux, celui qui rechigne — Foulque IV d'Anjou n'a jamais réussi à s'en défaire, et les chroniqueurs de son temps, à commencer par le mordant Orderic Vital, se sont chargés de le fixer pour la postérité.
Pourtant, derrière ce sobriquet peu flatteur se cache l'un des personnages les plus complexes et les plus représentatifs de la noblesse féodale du XIe siècle : un homme capable de trahisons calculées et de repentirs sincères, de défaites cuisantes et de résiliences remarquables, qui gouverna l'Anjou pendant quarante-deux ans dans un siècle de violence chronique, et dont le fils — Foulque V — allait devenir roi de Jérusalem. Comprendre le Réchin, c'est comprendre la matière brute dont était fait le monde féodal avant que les institutions ne l'aient poli.
Ermengarde d'Anjou, Geoffroy de Gâtinais et la mort sans descendance de Geoffroy Martel
Foulque IV n'est pas le fils du grand conquérant Geoffroy II Martel : il est son neveu. La succession angevine se joue ici par les femmes, comme souvent dans le monde féodal du XIe siècle.
Son père est Geoffroy II Ferréol, comte du Gâtinais ; sa mère est Ermengarde d'Anjou, fille de Foulque III Nerra et sœur de Geoffroy Martel. C'est donc par sa mère que coule, dans les veines de Foulque IV, le sang des fauves angevins.
Lorsque Geoffroy Martel meurt en 1060 sans descendance directe, l'Anjou doit revenir à ses neveux par sa sœur Ermengarde. L'aîné, Geoffroy III dit le Barbu, reçoit le comté ; le cadet, Foulque, reçoit en compensation la Saintonge et un héritage moindre. Le partage est déséquilibré, et la cohabitation des deux frères tourne vite à l'aigre.
L'emprisonnement de Geoffroy le Barbu — la tache originelle
Foulque IV n'hérite pas de l'Anjou : il le prend. La cohabitation avec son frère Geoffroy le Barbu tourne rapidement à la guerre ouverte. En 1067, Foulque se retourne contre son aîné, le fait capturer après plusieurs batailles, et l'enferme dans une prison angevine. Il règne seul sur l'Anjou à partir de 1068.
Pour stabiliser cette prise du pouvoir, Foulque doit obtenir une légitimité extérieure. Il cède le Gâtinais au roi Philippe Ier de France : en échange, le roi reconnaît Foulque comme comte d'Anjou. C'est un échange politique — non une défaite militaire — qui scelle l'arrangement entre le jeune comte angevin et la couronne. Mais le Gâtinais, qui était l'héritage paternel de Foulque, est ainsi définitivement perdu.
Ce fratricide politique n'est pas une anomalie absolue dans le monde féodal du XIe siècle — les partages successoraux créent structurellement des rivalités entre frères — mais il colore durablement la réputation de Foulque. Orderic Vital le condamne sans appel ; la tradition monastique angevine, pourtant prompte à blanchir ses bienfaiteurs, garde un souvenir ambigu d'un comte qui a commencé son règne en emprisonnant son aîné. Le surnom de « Réchin » naît peut-être de ces années sombres, où sa brutalité politique contraste avec les idéaux de chevalerie que prêche la réforme ecclésiastique grégorienne.
L'art du petit prince féodal survivant entre grands prédateurs
Le règne de Foulque IV s'inscrit dans la géopolitique mouvementée de la France du nord entre 1068 et 1109 — quarante ans de conflits, d'alliances renversées et de retournements dont il est à la fois l'acteur et souvent la victime. Trois grands adversaires définissent sa politique extérieure.
A. Les ducs-rois normands
La rivalité avec les ducs de Normandie devenus rois d'Angleterre est la constante du règne. En 1069-1070, lorsque les Manceaux se révoltent contre la domination normande établie par Guillaume le Conquérant, Foulque IV rétablit l'influence angevine au Mans — mais Guillaume reconquiert le Maine en 1073. La situation se stabilise en 1081 par la paix de Blanchelande : Robert Courteheuse, fils aîné de Guillaume, reçoit le Maine en fief de Foulque IV. C'est un succès diplomatique majeur : la suzeraineté angevine sur le Maine est désormais reconnue par la Normandie elle-même, même si le contrôle effectif reste normand.
Foulque soutient ensuite les révoltes des fils de Guillaume contre leur père, puis change de camp selon ses intérêts. Après la mort du Conquérant (1087), la lutte continue avec Guillaume le Roux puis avec Henri Ier Beauclerc. La paix finale avec Henri sera scellée par le mariage de Foulque V avec une aristocrate normande — préparant le terrain de la grande alliance plantagenêt-normande.
B. Les comtes de Blois
À l'est, la rivalité avec les comtes de Blois — Thibaud III puis son frère Étienne-Henri — est tout aussi acharnée. Foulque perd et reprend plusieurs fois des places frontières. Le contrôle angevin sur la Touraine, conquise par Geoffroy Martel, s'effrite lentement : les seigneurs locaux profitent de la position difficile du comte pour consolider leurs propres pouvoirs banaux. C'est sous le Réchin que la Touraine passe d'une domination angevine directe à une suzeraineté nominale.
C. Les rois capétiens
Avec Philippe Ier puis Louis VI le Gros, les relations alternent soutiens intéressés et trahisons calculées : Foulque joue Paris contre Rouen selon les circonstances, art suprême du petit prince féodal survivant entre de grands prédateurs. La fameuse affaire Bertrade (voir section suivante) tend particulièrement ses relations avec Philippe Ier, mais sans rupture militaire ouverte.
Ce que révèle cette politique sinueuse, c'est moins la faiblesse de Foulque que la réalité du monde dans lequel il évolue. Un comte d'Anjou au XIe siècle est pris en étau entre des puissances qui le dépassent toutes : le duc de Normandie devenu roi d'Angleterre, le roi de France, les comtes de Blois. La survie exige la ruse autant que la force. Foulque IV en est un praticien accompli, sinon élégant.
La vie conjugale d'un seigneur féodal au temps de la réforme grégorienne
Si le surnom de « Réchin » couvre l'ensemble du personnage, c'est aussi sa vie conjugale — ou plutôt ses vies conjugales successives — qui ont contribué à noircir durablement son image aux yeux de l'Église. Foulque IV se marie quatre fois, dans des conditions qui heurtent de front les normes canoniques de son époque, au moment précis où la réforme grégorienne entend imposer une discipline matrimoniale stricte à l'aristocratie laïque.
| Épouse | Vers | Issue |
|---|---|---|
| Hildegarde de Beaugency | v. 1068-1070 | Répudiée : consanguinité invoquée — argument canonique commode que l'aristocratie féodale utilise fréquemment pour se débarrasser d'une épouse encombrante |
| Ermengarde de Bourbon | v. 1070-1080 | Répudiée — mère de Foulque V, futur roi de Jérusalem |
| Orengarde de Châtelaillon | v. 1080 | Répudiée : protestations papales, menaces d'excommunication |
| Bertrade de Montfort | 1089-1092 | Enlevée par le roi Philippe Ier : scandale européen |
Foulque le Réchin avait répudié trois épouses — il fallut qu'un roi lui en vole une quatrième pour qu'il devienne, aux yeux de ses contemporains, une sorte de victime.
— La chronique médiévale, non sans ironie
Robert d'Arbrissel — la fondation de 1101 — le retour à l'Église
Comme son lointain ancêtre Foulque Nerra, qui multiplia les pèlerinages à Jérusalem pour expier ses cruautés, Foulque IV cherche à la fin de sa vie une réconciliation avec l'Église. La tradition angevine veut que les comtes d'Anjou, après une vie de violence et de scandale, quêtent la rédemption dans la dévotion ou le pèlerinage.
Le moment-clé est la fondation, vers 1101, de l'abbaye de Fontevraud par le prédicateur Robert d'Arbrissel, sous le patronage de Foulque IV. Cette double maison, accueillant moines et moniales sous l'autorité d'une abbesse, est l'une des fondations religieuses les plus originales du XIIe siècle. Elle accueillera plus tard les tombeaux des Plantagenêts — Henri II, Aliénor d'Aquitaine, Richard Cœur de Lion — et deviendra la nécropole de la dynastie qui descend en droite ligne du Réchin.
Foulque entretient aussi de bonnes relations avec les grands monastères angevins — Marmoutier, Saint-Aubin d'Angers, Saint-Florent de Saumur — multipliant les donations pour équilibrer les foudres ecclésiastiques. Cette politique d'aumônes et de fondations pieuses prolonge la tradition réformée dont son grand-oncle Geoffroy Martel avait montré le modèle avec la Trinité de Vendôme.
L'une des premières œuvres d'historiographie princière laïque
Trait remarquable et trop peu connu : Foulque IV est l'auteur d'une Histoire des comtes d'Anjou — le Fragmentum Historiae Andegavensis — bref texte historique sur sa maison qui constitue l'un des tout premiers exemples d'historiographie princière laïque en France.
Le phénomène est exceptionnel : au XIe siècle, l'écriture historique est presque entièrement monastique. Que le Réchin lui-même — un comte laïc, par ailleurs accusé de toutes les transgressions — prenne la plume pour raconter l'histoire de ses ancêtres est un signe de la conscience dynastique aiguë qui se développe alors dans la maison d'Anjou. Foulque s'y réclame explicitement de Foulque Nerra et de Geoffroy Martel : il construit la légitimité de sa branche — issue d'une fille — en l'arrimant aux figures glorieuses du passé.
Le texte est court, lacunaire (d'où son titre de Fragmentum), mais d'une valeur documentaire et culturelle inestimable. Il annonce les grandes chroniques angevines du XIIe siècle (notamment celle de Jean de Marmoutier), qui contribueront à bâtir la mémoire et l'identité de la maison d'Anjou — jusque dans son apothéose plantagenête.
Acquis et passif — la ténacité sombre du Réchin
Il serait réducteur de réduire Foulque IV à ses scandales. Son règne de 1068 à 1109 — quarante-deux ans, durée remarquable pour un prince du XIe siècle — est aussi celui d'un administrateur qui maintient l'intégrité de la principauté angevine dans l'une des périodes les plus turbulentes de l'histoire de France.
Foulque IV meurt le 14 avril 1109, après avoir vu son fils Foulque V solidement établi et prêt à gouverner. Il se serait repenti de ses péchés dans ses dernières années — réconciliation avec l'Église, aumônes, fondations pieuses — suivant en cela le chemin de pénitence tracé par son lointain ancêtre Foulque Nerra. Foulque IV n'eut pas le temps d'aller à Jérusalem : son fils le fit pour lui, et y resta.
Son surnom dit quelque chose de vrai : Foulque IV rechigne effectivement, dans tous les sens du terme. Il rechigne à obéir aux canons du mariage chrétien. Il rechigne à libérer son frère. Il rechigne à s'incliner devant des adversaires plus puissants, préférant la manœuvre à la capitulation franche. Ce n'est pas de la grandeur — mais c'est une forme de ténacité sombre qui a permis à l'Anjou de survivre dans un siècle qui a vu d'autres principautés disparaître.
— La ténacité sombre du Réchin
Capitale, fronts, épouses, abbayes
La carte ci-dessous situe les lieux du règne : Angers la capitale et son cachot, les fronts avec les voisins (Le Mans, Saumur, Tours), les quatre patries des épouses (Beaugency, Bourbon, Châtelaillon, Montfort-l'Amaury), Paris du rival royal, et les abbayes du pardon (Fontevraud, Marmoutier).