Premier Ministre du Royaume-Uni — 1940-1945
Mai 1940 : l'armée française s'effondre, le corps expéditionnaire britannique est encerclé à Dunkerque, une partie de l'élite anglaise songe à négocier avec Hitler. Un homme s'y oppose et entraîne avec lui le Royaume-Uni dans cinq années de combat : discours qui galvanisent le pays, alliance forgée avec Roosevelt, lien tactique avec Staline malgré toute son aversion pour le communisme, et finalement victoire. Puis le verdict immédiat des urnes en juillet 1945 : l'Angleterre, qui admire le chef de guerre, choisit Attlee et le Welfare State.
Du palais de Blenheim au désastre des Dardanelles
Winston Leonard Spencer-Churchill naît le 30 novembre 1874 au palais de Blenheim dans l'Oxfordshire, demeure familiale érigée par la reine Anne pour le premier duc de Marlborough, vainqueur de Louis XIV à Blindheim en 1704. Il est le petit-fils du 7e duc de Marlborough. Son père, Lord Randolph Churchill, fut un brillant tribun conservateur dont la carrière s'effondra dans la maladie et la démence. Sa mère, Jennie Jerome, est une héritière new-yorkaise : Churchill est à demi américain, et cette ascendance déterminera toute sa vie son obsession de l'alliance anglo-américaine.
Cadet de Sandhurst, lieutenant de hussards, correspondant de guerre en Afrique du Sud durant la guerre des Boers (où il est capturé puis s'évade spectaculairement en 1899), il entre au Parlement en 1900. Après un passage chez les conservateurs, il rejoint les libéraux. En 1911, à 36 ans, il est nommé Premier Lord de l'Amirauté — chef civil de la Royal Navy — et modernise la flotte britannique à la veille de la guerre.
L'entre-deux-guerres est sa traversée du désert — les wilderness years. Revenu chez les conservateurs, chancelier de l'Échiquier de 1924 à 1929 (où il rétablit l'étalon-or, décision désastreuse), il est ensuite écarté du gouvernement pour dix ans. Dés 1933, isolé à Westminster, il dénonce la montée d'Hitler, le réarmement allemand, l'aveuglement de Chamberlain. Munich (septembre 1938) le voit en proscrit politique dénonçant l'abandon de la Tchécoslovaquie : « Vous aviez le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez la guerre. » Quand la guerre éclate le 3 septembre 1939, Chamberlain le rappelle au gouvernement comme Premier Lord de l'Amirauté.
Norvège, Chamberlain et le choix du roi
Au printemps 1940, c'est paradoxalement l'échec britannique de la campagne de Norvège (avril-juin 1940), pourtant largement dirigé par Churchill lui-même à l'Amirauté, qui amène la chute du Premier ministre. Le 7 mai, Chamberlain affronte aux Communes le célèbre Norway Debate. Le 8 mai, sa majorité s'effondre : 281 voix contre 200, mais 41 conservateurs ont voté contre lui, 60 se sont abstenus. Le député conservateur Leo Amery lance à Chamberlain la formule de Cromwell : « Au nom de Dieu, partez ! »
Le 9 mai 1940, dans le bureau de Chamberlain, se tient la réunion décisive. Deux successeurs possibles : Lord Halifax, ministre des Affaires étrangères, modéré et conciliant, candidat préféré de l'établishment et du roi George VI ; et Winston Churchill, abrasif, imprévisible, longtemps disqualifié. Halifax, conscient qu'il faudrait diriger depuis les Lords (situation politique impossible en temps de guerre) et probablement aussi conscient qu'il ne ferait pas le poids face à Hitler, refuse la fonction. La voie s'ouvre à Churchill.
Je marchais aux côtés du destin, et toute ma vie passée n'avait été qu'une préparation pour cette heure et pour cette épreuve.
— Winston Churchill, Mémoires, sur la nuit du 10 mai 1940
Churchill a alors 65 ans. Sa première déclaration aux Communes, trois jours plus tard, est restée dans l'histoire.
Le War Cabinet, Halifax, Mussolini et le moment décisif
Le moment le plus crucial du destin de Churchill n'est pas le 10 mai mais les cinq jours du War Cabinet, du 25 au 28 mai 1940. C'est là que se joue, derrière des portes fermées, le sort de l'Europe occidentale. Pour les historiens (notamment John Lukacs dans Five Days in London, May 1940, 1999), c'est le véritable tournant de la Seconde Guerre mondiale.
Pendant que le corps expéditionnaire britannique recule vers Dunkerque sous les coups de la Wehrmacht et que la France titube, Lord Halifax, ministre des Affaires étrangères, propose une voie différente. Il suggère d'utiliser Mussolini comme intermédiaire pour explorer des conditions de paix avec Hitler. Argument : préserver l'Empire britannique avant un effondrement complet. Chamberlain, encore membre du cabinet de guerre, oscille. Halifax et Churchill s'affrontent ouvertement. Le 27 mai, Halifax menace de démissionner.
Sans ces cinq jours, sans la fermeté de Churchill, sans la rhétorique qui transforme une situation militairement désespérée en impératif moral, l'Angleterre aurait probablement négocié. Hitler aurait conquis l'Europe, occupé les puits de pétrole, fini sa Solution finale à l'abri de toute opposition occidentale, attaqué l'URSS dans des conditions favorables. L'ensemble du XXe siècle aurait basculé.
Pendant ce temps, à Dunkerque, l'opération Dynamo (26 mai - 4 juin 1940) sauve 338 226 hommes (dont 123 000 Français) grâce à 850 navires, dont les célèbres little ships civils. Churchill prend soin d'avertir le public qu'il s'agit d'un « désastre militaire colossal » — « les guerres ne se gagnent pas par des évacuations » — pour préparer le public à la bataille à venir.
L'arme oratoire d'un peuple sans allié
Pendant les douze mois les plus sombres du Royaume-Uni (mai 1940 - juin 1941), Churchill prononce une suite de discours qui restent dans l'histoire de la rhétorique politique. Ils sont diffusés aux Communes puis à la radio par la BBC, écoutés par des millions d'auditeurs en Angleterre, dans l'Empire, et — clandestinement — en Europe occupée. Leur force ne tient pas seulement à leur éloquence, mais à ce qu'ils donnent une ligne politique claire : pas de capitulation, pas de compromis avec Hitler, fidélité aux alliés, victoire fut-elle lointaine.
Dowding, Spitfire, Hurricane, et le radar
Le 16 juillet 1940, Hitler signe la directive n°16 sur l'opération Seelöwe (Lion de mer) : invasion de l'Angleterre. Préalable indispensable : la maîtrise du ciel britannique. La Luftwaffe lance ses chasseurs et bombardiers contre la RAF du 10 juillet au 31 octobre 1940. C'est la Bataille d'Angleterre, la première grande bataille aérienne stratégique de l'histoire.
Churchill comprend immédiatement que la survie britannique dépend de cinq facteurs : l'aviation, le radar, la marine, le moral de la population, et le maintien des communications maritimes. Il soutient avec ferveur le Fighter Command du maréchal de l'air Hugh Dowding. Dowding a construit dans les années 1930 un système intégré unique au monde : la chaîne de stations radar côtières (le Chain Home) reliée par lignes téléphoniques aux centres opérationnels, qui guident en temps réel les escadrilles vers les formations allemandes. C'est l'une des plus formidables révolutions tactiques du XXe siècle.
La Bataille d'Angleterre est la première défaite stratégique de Hitler. Elle ne décide pas de la guerre, mais elle la prolonge : l'Angleterre devient le porte-avions insubmersible à partir duquel les Alliés reconquéreront l'Europe. Sans elle, Overlord serait inimaginable.
Churchill, depuis le bunker des Cabinet War Rooms sous Whitehall ou la salle d'opération du 11 Group à Uxbridge (qu'il visite le 15 septembre), assiste personnellement à certaines des journées les plus tendues. Le soir du 15 septembre, dans la voiture qui le ramène à Chequers, il aurait posé au maréchal de l'air Park la question simple : « Que nous reste-t-il ? » Réponse : « Rien. » Toutes les escadrilles étaient engagées. C'est ce moment-là qui inspire le célèbre so much owed by so many to so few.
Bombardements des villes, résistance civile, Coventry et Londres
Après avoir échoué contre la RAF, la Luftwaffe se reporte sur les villes britanniques : c'est le Blitz, du 7 septembre 1940 au 11 mai 1941. Londres est bombardée 57 nuits consécutives. Liverpool, Birmingham, Manchester, Glasgow, Bristol subissent les mêmes épreuves. Le bilan : environ 40 000 civils tués, dont la moitié à Londres ; un million d'immeubles détruits ou endommagés.
Churchill multiplie les visites de terrain dans les villes bombardées, à Plymouth, Bristol, Coventry, dans l'East End londonien. Il y est accueilli avec ferveur, malgré les ruines. Sa présence symbolise la défiance face à l'agresseur. La photographie de la cathédrale Saint-Paul intacte au milieu des fumées du grand incendie de Londres du 29 décembre 1940 (par Herbert Mason, Daily Mail) devient l'icône mondiale de la résistance britannique.
Nous prendrons leurs villes, nous prendrons leurs villages, nous prendrons leurs ports, nous prendrons leurs fleuves — eux nous renvoient leurs bombes ; nous leur renverrons quatre fois plus.
— Winston Churchill, sur la guerre aérienne
Le Blitz finit par s'essoufler quand Hitler retourne son armée aérienne vers l'Est pour préparer l'opération Barbarossa (invasion de l'URSS, 22 juin 1941). Le pays a tenu. La Battle of Britain et le Blitz constituent, dans la mémoire britannique, l'équivalent de Verdun pour la France de 1916 : un mythe fondateur du courage civil.
L'arsenal de la démocratie
Churchill est convaincu dès mai 1940 que le Royaume-Uni ne peut pas vaincre seul l'Allemagne. Sa stratégie tient en deux objectifs : tenir jusqu'à l'entrée en guerre des États-Unis, et maintenir l'Empire britannique comme base stratégique mondiale. La clé est sa relation personnelle avec Franklin D. Roosevelt.
Les deux hommes échangeront 1 700 lettres ou télégrammes entre 1939 et 1945. La correspondance commence dès septembre 1939 sous le pseudonyme « Naval Person » (Churchill, alors Premier Lord de l'Amirauté). Devenu Premier ministre, il signe « Former Naval Person ». Roosevelt, sympathique à la cause britannique mais bloqué par l'isolationnisme du Congrès et par les Neutrality Acts, ne peut intervenir directement. Il manoeuvre par étapes.
Le tournant décisif intervient le 7 décembre 1941 : Pearl Harbor. Churchill dîne ce soir-là à Chequers avec l'ambassadeur américain John Gilbert Winant et son ami Averell Harriman. Un valet apporte la radio. Ils entendent les premières nouvelles. Churchill bondit, se précipite au téléphone, appelle Roosevelt : « Monsieur le Président, qu'en est-il de cette histoire de Japon ? — C'est tout à fait vrai, Winston. Ils nous ont attaqués à Pearl Harbor. Nous sommes tous dans le même bateau désormais. » Churchill confiera plus tard : « Ainsi, nous avions gagné après tout. »
Il s'embarque immédiatement pour Washington pour la conférence Arcadia (22 décembre 1941 - 14 janvier 1942) : les deux Alliés adoptent la stratégie Germany First — battre Hitler d'abord, le Japon ensuite. Churchill dort une partie de son séjour à la Maison Blanche, dans la chambre adjacente à celle de Roosevelt. La légende raconte que Roosevelt entre un matin dans la chambre de Churchill alors que celui-ci sort du bain : « Comme vous voyez, monsieur le Président, le Premier ministre de Sa Majesté n'a rien à cacher à son allié. »
L'anticommuniste qui embrasse l'URSS
Le 22 juin 1941, opération Barbarossa : l'Allemagne envahit l'URSS. Churchill, vieil anticommuniste qui avait soutenu l'intervention occidentale contre les bolcheviks en 1919-1920, n'hésite pas une seconde. Dès le soir même, il prononce un discours radiodiffusé : « Personne n'a été un adversaire plus constant du communisme que moi au cours des vingt-cinq dernières années. Je ne reprendrai aucun des mots que j'ai prononcés à son sujet. Mais tout cela s'efface devant le spectacle qui se déroule maintenant… Tout homme et tout État qui combat contre le nazisme aura notre aide. »
Si Hitler envahissait l'enfer, je trouverais quelques mots favorables à dire du diable à la Chambre des communes.
— Churchill à son secrétaire John Colville, soir du 22 juin 1941
La logique est limpide : tout ennemi d'Hitler devient un allié nécessaire. Mais Churchill reste méfiant. Il connaît la nature du régime soviétique. Quand il rencontre Staline pour la première fois à Moscou en août 1942, il doit lui annoncer qu'il n'y aura pas de second front en France cette année-là (au grand mécontentement du Soviétique, qui exige le soulagement de la pression sur l'Armée rouge). La rencontre est tendue, mais Churchill, par sa rhétorique et la consommation généreuse de vodka, parvient à sceller un pacte personnel avec le dictateur soviétique.
À partir de 1943-1944, Churchill comprend que l'Armée rouge va dominer l'Europe orientale. Il pousse pour une intervention rapide dans les Balkans (qui aurait coupé l'avancée soviétique) mais échoue à convaincre Roosevelt et Eisenhower. Lors d'une de ses dernières conversations avec Roosevelt à Yalta en février 1945, Churchill aurait dit : « Le pauvre Neville Chamberlain croyait pouvoir faire confiance à Hitler. Il avait tort. Mais je ne crois pas que je sois mauvais juge au sujet de Staline. » Il avait tort aussi.
El Alamein, Torch, Italie — le « ventre mou »
Churchill accorde une grande importance à la Méditerranée : c'est pour lui le pivot de l'Empire (route de l'Inde et du canal de Suez), et le théâtre où les forces britanniques peuvent déployer leur supériorité navale. Il y dispose de bases-clés : Gibraltar, Malte (assiégée 1940-1942), l'Égypte, le canal de Suez. Il pense en termes coloniaux : frapper l'Italie, puis remonter par le sud de l'Europe — ce qu'il appelle le « ventre mou de l'Europe » (the soft underbelly) — pour éviter une attaque frontale du Mur de l'Atlantique.
Le 8 novembre 1942, l'opération Torch — décidée à la conférence Arcadia, portée par Churchill contre l'avis de Marshall — voit le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord (Maroc, Algérie). C'est la première grande opération amphibie alliée. Les troupes de Vichy résistent quelques jours, puis l'amiral Darlan signe un cessez-le-feu (voir page Vichy). En mai 1943, l'Afrika Korps capitule en Tunisie (250 000 prisonniers, plus qu'à Stalingrad). L'Afrique du Nord est libérée.
La stratégie méditerranéenne reste l'un des débats les plus vifs de l'historiographie de la guerre. Au crédit de Churchill : elle a permis de maintenir l'offensive en 1942-1943 quand un débarquement en France était impossible ; elle a immobilisé 30 divisions allemandes en Italie au moment d'Overlord. Au débit : elle a vidé la préparation d'Overlord, joué le jeu de Staline (qui a pu avancer en Europe orientale pendant que les Anglo-Saxons s'épuisaient au sud), et coûté cher en vies humaines.
Casablanca, Téhéran, Yalta, Potsdam
De 1943 à 1945, Churchill voyage sans relâche pour les sommets qui décident du sort du monde. Au total, plus de 200 000 km parcourus en avion ou en mer durant la guerre, à un âge où la santé cardio-vasculaire devient une préoccupation.
| Conférence | Date | Participants & résultats |
|---|---|---|
| Casablanca | 14-24 janv. 1943 | Roosevelt, Churchill. Staline absent (Stalingrad). De Gaulle et Giraud, contraints de se serrer la main devant les photographes. Doctrine de la « reddition sans condition » (unconditional surrender) imposée à l'Axe. Décision d'envahir la Sicile |
| Québec (Quadrant) | 14-24 août 1943 | Roosevelt, Churchill, Mackenzie King. Décision finale d'Overlord pour 1944. Coordination du projet Manhattan |
| Le Caire (Sextant) | 22-26 nov. 1943 | Roosevelt, Churchill, Tchang Kaï-chek. Concerne la guerre du Pacifique. Décide la restitution à la Chine de tous les territoires japonais conquis depuis 1894 |
| Téhéran (Eureka) | 28 nov. - 1er déc. 1943 | Premier sommet des Trois Grands. Roosevelt, Churchill, Staline. Staline obtient l'engagement d'Overlord pour mai 1944. Répétition orientale : Pologne à découper. Roosevelt loge à l'ambassade soviétique à la demande de Staline. Churchill se sent isolé entre les deux |
| Yalta (Argonaut) | 4-11 fév. 1945 | Roosevelt (très malade, mourra deux mois plus tard), Churchill, Staline. Crimée, palais de Livadia. Découpage de l'Allemagne en zones d'occupation. Staline promet des « élections libres » en Pologne (jamais tenues). Engagement soviétique contre le Japon trois mois après la fin européenne |
| Potsdam (Terminal) | 17 juill. - 2 août 1945 | Truman (Roosevelt mort), Churchill puis Attlee, Staline. Allemagne désarmée, dénazifiée. Ultimatum à Tokyo (26 juillet). Truman annonce à Staline la bombe atomique (le Soviétique le savait déjà par ses espions). Churchill perd les élections en cours de conférence et est remplacé par Clement Attlee le 28 juillet |
Churchill est le seul des Trois Grands à avoir participé aux six conférences clés de 1943-1945. Il est le pivot diplomatique du moment, même si sa puissance réelle décline : en 1945, l'armée rouge compte 11 millions d'hommes, l'armée américaine 12 millions, l'armée britannique 3 millions. Le Royaume-Uni est ruiné, l'Empire vacille. Churchill voit cela. Il manoeuvre en sachant qu'il dirige une puissance affaiblie.
L'ombre de Gallipoli
Churchill soutient finalement le débarquement en Normandie, mais il reste longtemps prudent. Le traumatisme de Gallipoli (1915) le hante : il craint un désastre comparable, des plages teintées de sang, l'échec final après tant de préparations. C'est pourquoi il préfère longtemps les opérations périphériques : Méditerranée, Italie, Balkans. Les Américains, surtout George Marshall et Dwight Eisenhower, poussent depuis 1942 pour un débarquement direct en France.
À la conférence de Téhéran (novembre-décembre 1943), Staline exige et obtient l'engagement formel d'Overlord. La date est fixée à mai 1944, repoussée au 5 juin puis au 6. Eisenhower est nommé commandant suprême, Montgomery commandera les forces terrestres. L'effort logistique est colossal : 7 000 navires, 11 000 avions, 156 000 hommes le premier jour.
Le 6 juin, Churchill annonce devant les Communes : « Des débarquements massifs ont eu lieu en France. Jusqu'ici, le commandant en chef rapporte que les opérations se déroulent de manière satisfaisante. » À la stupéfaction et l'émotion des députés, qui ne s'y attendaient pas à cette heure. C'est l'une des dernières grandes annonces de victoire qu'il fera, avant la chute de Paris (25 août 1944), la déroute allemande en France, et — un an plus tard — la capitulation du Reich.
L'ingratitude des urnes — et la naîssance du Welfare State
Le 8 mai 1945, la capitulation allemande. VE Day — Victory in Europe. Churchill apparaît au balcon du ministère de la Santé en compagnie du roi, salue la foule joyeuse à Whitehall, prononce un dernier grand discours : « Voici votre victoire ! — Non, répond la foule, c'est la vôtre ! » Il a 70 ans, il a porté le pays cinq ans, il est au sommet de sa gloire. Et pourtant, deux mois plus tard, il est congédié par les électeurs.
Le 23 mai 1945, Churchill démissionne du gouvernement de coalition pour préparer les élections, les premières depuis 1935 (les élections de 1940 avaient été reculsées). Il forme un gouvernement conservateur de transition. Les élections ont lieu le 5 juillet 1945, mais les résultats ne sont annoncés que le 26 juillet — le temps de comptabiliser les bulletins des soldats encore stationnés à l'étranger.
Les Britanniques admirent Churchill, l'homme de la guerre, mais ils ont voté pour Clement Attlee et le Welfare State. Le manifeste travailliste, Let Us Face the Future, promet : nationalisation des mines, des chemins de fer, de la sidérurgie, « Cradle to Grave » (du berceau à la tombe), création du National Health Service (NHS, ouvert en 1948), Welfare State universel s'appuyant sur le rapport Beveridge de 1942. C'est la plus grande réforme sociale de l'histoire britannique.
On disait que c'était peut-être une bénédiction déguisée. Si c'est le cas, je dois dire que ce déguisement est très réussi.
— Churchill sur sa défaite, 26 juillet 1945
Clement Attlee part immédiatement pour Potsdam terminer la conférence à la place de Churchill. La transition est brutale : Staline et Truman découvrent leur nouveau collègue. Attlee, modeste, discret, contraste violemment avec le panache churchillien. La légende prête à Churchill ce mot sur son successeur : « Un homme modeste, qui a beaucoup de raisons de l'être. » (en réalité jamais prononcé ; mais révélateur de l'atmosphère).
Du rideau de fer au prix Nobel
Churchill fut surtout l'homme du refus de la défaite. Son action essentielle se situe en 1940 : il empêche le Royaume-Uni de négocier avec Hitler et maintient une base occidentale de résistance. Sans lui, l'Histoire du XXe siècle aurait probablement basculé vers une Europe nazie pérenne, au moins quelques décennies. C'est ce moment-là, davantage que tout ce qui suit, qui justifie sa stature historique.
Après 1945 — le rideau de fer, le retour, le Nobel
Churchill rebondit. Le 5 mars 1946, lors d'un discours à Fulton, Missouri (Westminster College), en présence du président Truman, il prononce le célèbre discours Sinews of Peace : « De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l'Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers le continent. » C'est l'une des deux ou trois phrases qui définissent la Guerre froide.
De 1945 à 1951, Churchill est chef de l'opposition, voyage, écrit ses Mémoires de la Seconde Guerre mondiale en six volumes (1948-1953). En octobre 1951, à 76 ans, il revient au pouvoir comme Premier ministre après la victoire conservatrice. Mandat « normal », sans éclat majeur : il accepte le NHS, négocie la décolonisation de l'Inde et de l'Asie, voit avec inquiétude la crise iranienne (Mossadegh). Il subit un accident vasculaire en juin 1953, dissimulé au public. Il démissionne en avril 1955, à 80 ans, cédant la place à Anthony Eden.
Winston Churchill meurt le 24 janvier 1965 à 90 ans, soixante-dix ans jour pour jour après la mort de son père. La reine Élisabeth II décide de funérailles d'État — premier roturier depuis Wellington en 1852. Le cercueil traverse Londres sur la Tamise (les grues du port s'inclinent au passage), la cérémonie est à Saint-Paul. Il est inhumé au cimetière de Bladon, à quelques centaines de mètres du palais de Blenheim où il était né. Sa tombe est simple. Quatre cent mille personnes défilent devant son cercueil.
Le succès n'est pas définitif, l'échec n'est pas fatal. C'est le courage de continuer qui compte.
— Winston Churchill
De Blenheim à Bladon, en passant par Yalta
La carte parcourt l'Europe, l'Atlantique et le Proche-Orient : les hauts lieux du gouvernement britannique en guerre (Downing Street, War Rooms, Chequers), les villes martyres du Blitz (Londres, Coventry), les champs de bataille (Dunkerque, El Alamein), les conférences fondatrices (Placentia Bay, Casablanca, Téhéran, Yalta, Potsdam, Fulton), et finalement Blenheim et Bladon — lieu de naissance et de tombe.