La Seconde Guerre mondiale est le traumatisme fondateur de la France contemporaine. En six semaines, en mai-juin 1940, la nation qui avait résisté quatre ans à la Première Guerre mondiale s'effondre sous les coups de la Blitzkrieg. S'ensuivent quatre ans d'Occupation, de collaboration d'État, de déportations et de Résistance — une période qui divise encore les consciences et structure la mémoire nationale. La Libération de 1944–1945 refonde la République sur des bases nouvelles : droit de vote des femmes, Sécurité sociale, nationalisation des entreprises clés.
Repères 1939 – 1945
La « Drôle de Guerre » — Septembre 1939 – Mai 1940
Après la déclaration de guerre du 3 septembre 1939, rien ne se passe. Pendant huit mois, les armées française et britannique restent retranchées derrière la ligne Maginot tandis que l'Allemagne achève de digérer la Pologne. Les soldats s'ennuient dans leurs casemates. La presse parle de drôle de guerre — phoney war en anglais, Sitzkrieg en allemand. Cette attente trompeuse endort la vigilance française et renforce l'illusion que la guerre sera, comme en 1914–1918, une guerre de position. C'est une erreur fatale.
L'état-major français, dirigé par le général Gamelin, attend l'attaque allemande au travers de la Belgique — comme en 1914. Son plan prévoit d'avancer les meilleures divisions franco-britanniques en Belgique pour contrer l'ennemi. Ce faisant, il s'apprête à jouer exactement le jeu que les Allemands ont prévu pour lui.
La Campagne de France — L'Effondrement en Six Semaines
⚔ La Blitzkrieg — Le « Coup de Faux » des Ardennes
Le 10 mai 1940, l'Allemagne envahit simultanément la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg. Comme prévu, Gamelin envoie ses meilleures troupes en Belgique. C'est le piège. Pendant ce temps, les divisions blindées du général von Manstein — le plan Sichelschnitt — traversent le massif des Ardennes, jugé infranchissable par les Français. Le 13 mai, les Panzers de Guderian franchissent la Meuse à Sedan. Le front est percé.
Les blindés allemands foncent vers la Manche à une vitesse stupéfiante. Le 20 mai, ils atteignent Abbeville : les armées alliées en Belgique sont encerclées. Acculées face à la mer à Dunkerque, les troupes britanniques et une partie des Français parviennent à évacuer (opération Dynamo, 26 mai – 4 juin) — 330 000 soldats sauvés, mais sans leur équipement. Sur le continent, l'effondrement est total. Paris est déclarée ville ouverte et occupée le 14 juin. Près de 8 millions de civils fuient sur les routes dans un chaos indescriptible : c'est l'Exode.
L'Armistice du 22 Juin 1940 — Rethondes
Le maréchal Pétain, héros de Verdun nommé président du Conseil le 16 juin, demande l'armistice le 17 juin. Sa voix chevrotante à la radio — « C'est le cœur serré que je vous dis qu'il faut cesser le combat » — stupéfie une nation qui n'avait pas encore accepté la défaite. L'armistice est signé le 22 juin dans le wagon-salon de Rethondes, le même où l'Allemagne avait capitulé en 1918 — Hitler orchestre cette mise en scène pour effacer l'humiliation du traité de Versailles.
Les conditions sont sévères : la France est coupée en deux par une ligne de démarcation, la zone nord occupée par la Wehrmacht, la zone sud dite libre sous autorité française. L'armée est démobilisée. La France paie des frais d'occupation exorbitants. 1,5 million de soldats français restent prisonniers en Allemagne pendant toute la durée de la guerre.
Une France Divisée — Vichy face à la France Libre
Le 17 juin 1940, un général de brigade à titre temporaire de 49 ans s'envole pour Londres. Le 18 juin, sur les ondes de la BBC, Charles de Gaulle lance son appel historique : « La France a perdu une bataille, mais la France n'a pas perdu la guerre. » Peu entendu sur le moment — les transmissions sont mauvaises et peu de Français possèdent une radio — cet acte fonde la France Libre.
Condamné à mort par contumace par le tribunal militaire de Vichy, de Gaulle s'attelle à construire un État en exil. Il lève les Forces Françaises Libres (FFL), rallie progressivement les colonies — l'Afrique Équatoriale Française rejoint dès août 1940 —, et impose peu à peu sa légitimité aux Alliés américains et britanniques qui, au début, le considèrent avec méfiance. Churchill, son principal soutien, dira de lui : « De tous les croix que j'ai à porter, la plus lourde est la croix de Lorraine. »
La flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas.
— Charles de Gaulle, Appel du 18 juin 1940, BBC LondresLe Régime de Vichy — L'Anti-République
Le 10 juillet 1940, l'Assemblée nationale réunie au Grand Casino de Vichy vote les pleins pouvoirs constituants au maréchal Pétain par 569 voix contre 80 (les quatre-vingts du refus — dont Léon Blum). C'est l'acte de décès de la Troisième République. Pétain se proclame « Chef de l'État français » et cumule tous les pouvoirs. Le mot République disparaît des documents officiels. La devise Liberté, Égalité, Fraternité est remplacée par Travail, Famille, Patrie.
La Révolution nationale est une idéologie profondément réactionnaire : exaltation de la paysannerie et de l'artisanat, prohibition des syndicats et du droit de grève, valorisation de la famille traditionnelle (l'avortement devient un crime d'État passible de la peine de mort), nationalisme d'exclusion contre les Juifs, francs-maçons, communistes et étrangers. Vichy se présente comme l'antidote à la Révolution française et au Front populaire.
Le régime connaît une radicalisation progressive en quatre phases : l'installation et l'illusion (1940), le gouvernement des technocrates de Darlan (1941), le retour de Laval et l'engrenage policier (1942), la satellisation totale et la dérive milicienne (1943–1944). À mesure que la défaite allemande se profile, Vichy devient un État fantoche qui devance parfois les ordres de l'occupant pour prouver son utilité.
La Collaboration d'État — L'Antisémitisme de Vichy
Vichy ne subit pas la collaboration : il la choisit. En octobre 1940, lors de la rencontre de Montoire, Pétain serre la main d'Hitler et engage officiellement la France dans la voie de la collaboration. Dès le 3 octobre 1940, le régime promulgue de sa propre initiative — sans pression allemande directe — le Statut des Juifs, excluant les citoyens juifs de la fonction publique, de l'armée, des médias et de la justice. C'est un acte autonome d'antisémitisme d'État.
⚔ La Rafle du Vél' d'Hiv' — 16–17 Juillet 1942
Les 16 et 17 juillet 1942, plus de 13 000 Juifs — dont 4 115 enfants — sont arrêtés à Paris et en banlieue par la seule police française, sans aucun soldat allemand. Les familles sont entassées au Vélodrome d'Hiver dans des conditions inhumaines avant d'être dirigées vers les camps de transit (Drancy, Beaune-la-Rolande, Pithiviers) puis vers les camps d'extermination nazis. Les enfants sont séparés de leurs parents à la frontière — les Allemands n'ont pas demandé les enfants, c'est Laval qui les a livrés.
Au total, environ 76 000 Juifs de France seront déportés vers Auschwitz et les autres camps de la mort. Seuls 3 % survivront. En 1995, le président Jacques Chirac sera le premier chef d'État français à reconnaître explicitement la responsabilité de la France dans ces crimes : « Oui, la folie criminelle de l'occupant a été secondée par des Français, par l'État français. »
Le STO et la Milice — L'État Policier
En février 1943, Laval instaure le Service du Travail Obligatoire (STO) : les jeunes Français de 20 à 22 ans sont réquisitionnés pour travailler dans les usines de guerre allemandes. Des centaines de milliers partent en Allemagne. Mais des milliers de réfractaires fuient dans les campagnes et les montagnes pour rejoindre les maquis — le STO est paradoxalement un formidable accélérateur du recrutement de la Résistance.
En janvier 1943, Laval crée la Milice française, dirigée par Joseph Darnand. Cette force paramilitaire de 30 000 hommes traque les maquisards, torture les résistants et assassine des personnalités républicaines (Georges Mandel, Jean Zay). En 1944, des ultra-collaborationnistes — Philippe Henriot à la propagande, Darnand à l'ordre — entrent de force dans le gouvernement. Une micro-guerre civile ensanglante la France jusqu'à la Libération.
La Résistance — Les Armées de l'Ombre
🌿 Les Mouvements de la Résistance Intérieure
En zone Sud : Combat (Henri Frenay — droite chrétienne, le plus structuré), Libération-Sud (Emmanuel d'Astier — gauche socialiste), Franc-Tireur (Jean-Pierre Lévy — républicains laïcs). Ces mouvements ont leurs propres journaux clandestins, réseaux de renseignement, filières d'évasion et groupes de sabotage.
En zone Nord : l'action est plus dangereuse face à la Gestapo. L'OCM (hauts fonctionnaires, renseignement), Libération-Nord (socialistes), les Francs-Tireurs et Partisans (FTP, branche armée communiste) mènent guérilla urbaine et sabotages ferroviaires. Une mention essentielle aux FTP-MOI — étrangers (Juifs polonais, Arméniens, antifascistes italiens, républicains espagnols) qui mènent les actions les plus audacieuses à Paris. Le groupe de Missak Manouchian, arrêté fin 1943, est utilisé par la propagande nazie sur l'Affiche Rouge pour tenter de discréditer la Résistance — en vain.
L'invasion de l'URSS (juin 1941) pousse les communistes dans la Résistance. Le STO (1943) envoie vers les maquis des milliers de réfractaires — la Résistance passe de quelques milliers d'individus isolés à une véritable armée clandestine.
Jean Moulin est l'une des figures les plus tragiques et les plus importantes de la France du XXe siècle. Préfet d'Eure-et-Loir en 1940, il refuse de signer un document diffamatoire imposé par les Allemands et tente de se suicider plutôt que de céder — il portera longtemps un cache-col pour dissimuler la cicatrice. Il rejoint de Gaulle à Londres en 1941 et reçoit la mission la plus difficile : unifier les mouvements de Résistance intérieure sous l'autorité du général.
Son travail de fourmi clandestine — sous les pseudonymes Rex puis Max — consiste à convaincre des chefs de mouvements jaloux de leur indépendance et aux sensibilités politiques radicalement opposées (de l'extrême gauche communiste à la droite nationaliste) de se placer sous l'autorité d'un général qu'ils n'ont jamais vu. Mission accomplie : le 27 mai 1943, Jean Moulin préside la première réunion du Conseil National de la Résistance (CNR) à Paris. Le CNR adopte un programme politique progressiste pour l'après-guerre.
Un mois plus tard, le 21 juin 1943, Jean Moulin est arrêté par la Gestapo à Caluire-et-Cuire (banlieue de Lyon). Torturé par Klaus Barbie, le Boucher de Lyon, il meurt sans avoir rien livré, dans un train entre Paris et Metz en juillet 1943.
La Libération — Juin–Novembre 1944
🏖 Overlord — 6 Juin 1944 — Le Jour le Plus Long
À l'aube du 6 juin 1944, la plus grande opération amphibie de l'histoire s'ébranle : 156 000 soldats alliés débarquent sur cinq plages normandes (Utah, Omaha, Gold, Juno, Sword). Le commandant suprême Eisenhower coordonne Américains, Britanniques, Canadiens et Français Libres. La 2e Division Blindée de Leclerc est en réserve. Les réseaux de la Résistance intérieure (FFI) déclenchent des plans de sabotage massifs — coupures de voies ferrées, destruction de ponts — pour paralyser les renforts allemands.
Le 15 août, un second débarquement en Provence (opération Dragoon) voit l'armée B de Lattre de Tassigny — composée de soldats français, d'Africains et de pieds-noirs — libérer Toulon et Marseille en quelques jours. La remontée de la vallée du Rhône fait sa jonction avec les armées de Patton le 12 septembre près de Dijon. Le sol français est libéré en quelques mois par une coalition sans précédent : soldats réguliers, FFI, Américains, Britanniques, Canadiens.
⚜ Paris Libérée — 25 Août 1944
Le 19 août 1944, les FFI déclenchent l'insurrection de Paris. Eisenhower voulait contourner la capitale pour foncer vers le Rhin ; de Gaulle fait pression pour qu'elle soit libérée politiquement par des soldats français. Eisenhower cède : la 2e Division Blindée du général Leclerc, soutenue par la 4e Division d'infanterie américaine, entre dans Paris le 24 août. Le gouverneur allemand von Choltitz, désobéissant à l'ordre d'Hitler de détruire la ville, capitule le 25 août.
Le 26 août, Charles de Gaulle descend triomphalement les Champs-Élysées sous les acclamations d'une foule en délire. Par ses discours, il proclame la nullité de Vichy et affirme la continuité de la République : « Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple, avec le concours des armées de la France. »
L'Épuration — Justice et Vengeance
À la Libération, la France fait face au défi de punir les collaborateurs sans sombrer dans la guerre civile. L'épuration se déroule en deux phases : une phase spontanée et violente, suivie d'une phase légale institutionnelle.
L'épuration sauvage (été–automne 1944) fait environ 9 000 à 10 000 morts — exécutions sommaires de collaborateurs réels ou supposés. Environ 20 000 femmes accusées de relations avec des soldats allemands sont tondues publiquement — rituel de réappropriation du corps national humilié, qui constitue aussi souvent un exutoire antisémite ou une façon de détourner l'attention de la collaboration masculine.
| Type de condamnation | Nombre approximatif |
|---|---|
| Condamnations à mort prononcées | ~6 700 (dont ~4 000 par contumace) |
| Condamnations à mort exécutées | 767 |
| Peines de prison / travaux forcés | ~38 000 |
| Indignité nationale (perte droits civiques) | ~49 000 |
⚖ Les Procès Majeurs
Pétain (juillet–août 1945) : condamné à mort à 89 ans pour haute trahison, sa peine est commuée en prison à vie par de Gaulle en raison de son grand âge et de son passé à Verdun. Il meurt à l'île d'Yeu en 1951. Laval (octobre 1945) : procès bâclé et violent, condamné à mort, tente de s'empoisonner dans sa cellule avant d'être fusillé à Fresnes. Robert Brasillach, rédacteur en chef de Je suis partout, fusillé en février 1945 malgré une pétition signée notamment par Camus et Mauriac.
Les lois d'amnistie de 1951 et 1953 effacent les peines de la majorité des condamnés. Elles permettent la réconciliation nationale mais contribuent au mythe du résistancialisme — une France massivement résistante — qui masquera la réalité de Vichy jusqu'aux années 1970. C'est l'historien américain Robert Paxton, dans La France de Vichy (1973), qui brisera ce silence en montrant que Vichy avait été un régime actif, non contraint.
Le GPRF — La Refondation Républicaine
Dès l'été 1944, le Gouvernement Provisoire de la République Française (GPRF) dirigé par de Gaulle prend en main le pays et applique le programme du CNR. En quelques mois, il pose les bases de la France contemporaine.
🏛 Les Grandes Réformes de 1944–1945
Droit de vote des femmes (ordonnance du 21 avril 1944) : les femmes françaises votent pour la première fois en avril 1945 aux élections municipales. La France, pays des droits de l'homme, était l'un des derniers d'Europe occidentale à refuser le suffrage féminin.
Sécurité sociale (ordonnance du 4 octobre 1945) : création d'un système universel de couverture des risques maladie, maternité, vieillesse et accidents du travail, financé par les cotisations patronales et salariales. L'architecte en est le ministre communiste Ambroise Croizat et le technicien Pierre Laroque.
Nationalisations : Renault (confisquée pour collaboration de son propriétaire Louis Renault), Air France, les grandes banques de dépôt (Crédit Lyonnais, Société Générale, BNP), les charbonnages du Nord. Ces nationalisations donnent à l'État les leviers de la reconstruction économique.
Bilan — De l'Effondrement à la Renaissance
3 sept. 1939
Déclaration de guerre à l'Allemagne. Début de la « drôle de guerre ».Guerre
10 mai – 22 juin 1940
Campagne de France — Blitzkrieg, Dunkerque, Exode, Armistice Rethondes.Effondrement
18 juin 1940
Appel de de Gaulle à la BBC. Naissance de la France Libre.Fondateur
10 juillet 1940
Vote des pleins pouvoirs à Pétain. Fin de la IIIe République. État français.Vichy
3 oct. 1940
Statut des Juifs promulgué de sa propre initiative par Vichy.Antisémitisme
Juil. 1942
Rafle du Vél' d'Hiv' — 13 000 Juifs arrêtés par la police française.Crime
27 mai 1943
Conseil National de la Résistance (CNR) fondé par Jean Moulin à Paris.CNR
21 juin 1943
Arrestation de Jean Moulin à Caluire. Meurt sous la torture de Barbie.Martyr
6 juin 1944
Débarquement en Normandie — Overlord. 156 000 hommes, 5 plages.D-Day
15 août 1944
Débarquement en Provence — Dragoon. Lattre de Tassigny libère Marseille.Provence
25 août 1944
Libération de Paris — 2e DB Leclerc · von Choltitz capitule.Paris
Automne 1944
Épuration légale · procès Pétain et Laval (1945) · réformes GPRF.Refondation
8 mai 1945
Capitulation de l'Allemagne. Fin de la guerre en Europe.Victoire
⚜ La France dans le monde de l'après-guerre
Bien que balayée militairement en 1940 et largement absente des grandes conférences alliées (Yalta, Potsdam), l'obstination de de Gaulle porte ses fruits. La France est reconnue comme l'une des quatre puissances victorieuses : elle obtient une zone d'occupation en Allemagne et à Berlin, et un siège permanent avec droit de veto au Conseil de sécurité de l'ONU naissant (San Francisco, juin 1945). Ce siège, conquis de haute lutte contre les réticences américaines et soviétiques, garantit à la France son statut de grande puissance pour les décennies suivantes.
Le traumatisme moral de l'Occupation et les divisions internes entre collaborateurs et résistants pèseront sur la mémoire nationale pendant des décennies. Le mythe gaulliste d'une France massivement résistante sera progressivement déconstruit à partir des années 1970 (Paxton, film Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophüls). La reconnaissance officielle de la responsabilité de l'État dans la déportation des Juifs n'interviendra qu'en 1995 avec le discours de Chirac. La mémoire de la Seconde Guerre mondiale continue de structurer le débat politique français contemporain.