Chef de la France Libre — 1940-1945
Juin 1940 : la France s'effondre, le Maréchal Pétain demande l'armistice, l'armée est en déroute. Un général de brigade à titre temporaire, âgé de 49 ans, ancien sous-secrétaire d'état à la Guerre, prend l'avion pour Londres et lance un appel à la radio. Cinq ans plus tard, la France siège à la table des vainqueurs et obtient un siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU. Entre les deux, l'une des plus extraordinaires aventures politiques du XXe siècle : une magistrature presque mystique substituée à toute légitimité matérielle.
De Lille à Verdun, du livre au char
Charles André Joseph Marie de Gaulle naît le 22 novembre 1890 à Lille, dans une famille catholique conservatrice et nationaliste. Son père, Henri de Gaulle, professeur d'histoire et de philosophie au collège jésuite de Vaugirard à Paris, lui inculque le sentiment du destin national : la France, écrira plus tard Charles, est « la sainte du vitrail ». Il entre à Saint-Cyr en 1908, en sort sous-lieutenant en 1912. Premier régiment d'infanterie à Arras — sous le commandement du colonel Philippe Pétain.
Entre-deux-guerres : marie Yvonne Vendroux en 1921, trois enfants (Philippe en 1921, élisabeth en 1924, Anne en 1928 — trisomique, mort en 1948, à qui De Gaulle voua une tendresse infinie). Officier d'état-major, puis école de guerre, puis adjoint au maréchal Pétain dans son bureau historique. Il publie successivement La Discorde chez l'ennemi (1924), Le Fil de l'épée (1932 — réflexion sur le caractère du chef), et surtout Vers l'armée de métier (1934).
Dans Vers l'armée de métier, De Gaulle développe une doctrine de la guerre blindée mobile : il préconise la constitution d'une armée professionnelle de 100 000 hommes équipée de chars rapides, capable de manoeuvrer en profondeur. Cette doctrine est ignorée en France — le grand état-Major reste fidèle à la ligne fortifiée (Maginot) et à la guerre défensive ; mais elle est lue et méditée en Allemagne, notamment par les généraux Heinz Guderian et Heinz Hoth, qui appliqueront ses principes en mai 1940 contre… la France. De Gaulle est l'une des grandes ironies tragiques de l'histoire militaire.
Sous-secrétaire d'état, missions à Londres, le projet d'Union franco-britannique
Le 5 juin 1940, Paul Reynaud, président du Conseil, nomme De Gaulle sous-secrétaire d'état à la Défense nationale et à la Guerre dans son gouvernement remanié. Le général de brigade temporaire de 49 ans, inconnu du grand public, fait son entrée dans le cercle restreint du pouvoir. Sa mission : pousser Reynaud à continuer la guerre, même après l'effondrement militaire, en s'appuyant sur l'Empire et la flotte.
Son analyse, développée en notes successives, repose sur une vision mondiale du conflit et quatre atouts stratégiques majeurs :
Du 9 au 16 juin, De Gaulle effectue trois missions à Londres. Il y rencontre Churchill, Halifax, Eden, et le diplomate Jean Monnet. Le 16 juin, en route pour son retour, il porte un projet ahurissant : l'Union franco-britannique, projet conçu par Monnet et Churchill, qui prévoit la fusion temporaire des nations — citoyenneté commune, Parlement commun, gouvernement commun, monnaie commune — pour empêcher l'armistice et continuer la guerre depuis l'Afrique du Nord. Le Conseil des ministres réuni à Bordeaux refuse cette « fusion » jugée humiliante. Quelques heures plus tard, le 16 juin au soir, Reynaud démissionne.
Le 17 juin au matin, Pétain prend la tête du gouvernement et annonce à midi vingt à la radio : « Il faut cesser le combat. » Voir la page sur le régime de Vichy. De Gaulle, qui séjournait à Bordeaux au ministère de la Guerre, prend immédiatement sa décision : refuser. Il file à l'aérodrome de Mérignac auprès du général britannique Edward Spears, officier de liaison. Ensemble, ils décollent dans un petit avion Dragon Rapide vers 9 heures du matin le 17 juin 1940, au moment où Pétain s'adresse au peuple. C'est l'une des décisions les plus solitaires de l'histoire de France : De Gaulle, presque seul, refuse l'armistice et s'envole pour Londres avec sa femme et ses enfants laissés en arrière.
Studio B2 de Broadcasting House, 22 heures
Le 18 juin 1940 à 18 heures, dans le studio B2 de Broadcasting House (la maison de la radio de la BBC), De Gaulle, en uniforme de général, lit son texte devant le micro. Il est enregistré, puis diffusé à 22 heures dans le programme français de la BBC, écouté clandestinement par quelques milliers d'auditeurs en France. C'est l'acte fondateur de la Résistance française.
Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement. Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s'est mis en rapport avec l'ennemi pour cesser le combat. Certes, nous avons été, nous sommes, submergés par la force mécanique, terrestre et aérienne, de l'ennemi… Mais le dernier mot est-il dit ? L'espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non ! […] Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas.
— Charles de Gaulle, BBC, 18 juin 1940, 22h
Le texte n'est pas enregistré sur disque : il n'en reste aucune trace sonore. Ce que l'on entend dans toutes les commémorations est en réalité le discours du 22 juin, prononcé le lendemain de la signature de l'armistice. La fameuse formule « La France a perdu une bataille ! Mais la France n'a pas perdu la guerre ! » ne figure pas dans l'Appel du 18 juin : elle provient d'une affiche placardée à Londres le 3 août 1940, écrite et tirée à quelques milliers d'exemplaires.
De Gaulle s'installe d'abord chez le maréchal Sir Edward Spears, puis à Carlton Gardens, à deux pas de Pall Mall, qui devient le quartier général de la France Libre. Une plaque commémorative y est aujourd'hui apposée. Sa femme Yvonne et ses enfants le rejoignent en Angleterre fin juin, après un voyage périlleux via le port de Brest puis Plymouth.
Faiblesse numérique, scepticisme allié, la Croix de Lorraine
La tâche initiale de De Gaulle est immense et se heurte à des obstacles majeurs. La faiblesse numérique est cruelle : à l'été 1940, seuls quelques milliers d'hommes le rejoignent à Londres. Marins évacués de Dunkerque, soldats refusant le retour en France, civils étudiants ou ouvriers : au total, environ 7 000 volontaires en juillet 1940, dont une bonne partie repart vers la France via l'armistice. Le loyalisme des colonies est écrasant : l'immense majorité de l'Empire et de l'armée d'Afrique choisit de prêter serment à Vichy. Et le scepticisme britannique : si Churchill admire la résolution du général, le Foreign Office et l'état-major observent prudemment.
Le 7 août 1940, sont signés les accords Churchill-De Gaulle : le Royaume-Uni accepte de financer le mouvement, de fournir le matériel militaire, mais la France Libre conserve son autonomie politique et signe ses engagements « au nom de la France ». C'est un compromis subtil qui évite à De Gaulle de devenir un suplétif britannique.
Le 14 juillet 1940, première grande revue de la France Libre à Whitehall à Londres : quelques 300 hommes défilent devant De Gaulle, sous une pluie battante. La scène, photographiée, devient symbolique : la France ne disparaît pas, elle a juste changé de capitale. Mais le contraste est cruel avec la célébration parallèle à Vichy.
La France a perdu une bataille ! Mais la France n'a pas perdu la guerre ! Des gouvernants de rencontre ont pu capituler, cédant à la panique, oubliant l'honneur, livrant le pays à la servitude. Cependant, rien n'est perdu ! Rien n'est perdu, parce que cette guerre est une guerre mondiale.
— Charles de Gaulle, affiche d'août 1940 placée à Londres
Brazzaville, capitale provisoire
Pour exister diplomatiquement, la France Libre doit posséder un territoire souverain. C'est l'urgence absolue de l'automne 1940. Or les différents gouverneurs généraux et résidents de l'Empire ont massivement choisi Vichy. Quelques hommes, par conviction républicaine, vont changer ce destin.
En quelques jours, l'AEF bascule :
| Territoire | Date | Acteur du ralliement |
|---|---|---|
| Tchad | 26 août 1940 | Félix Eboué, gouverneur, et colonel Marchand |
| Cameroun | 27 août 1940 | Capitaine Philippe de Hauteclocque (futur général Leclerc), avec 19 hommes à Douala : le coup audacieux des « Vingt de Douala » |
| Moyen-Congo | 28 août 1940 | Colonel Edgard de Larminat à Brazzaville |
| Oubangui-Chari | 29 août 1940 | Officiers locaux |
| Gabon | 12 novembre 1940 | Après combats à Libreville et Lambaréné (les Français Libres combattent leurs compatriotes vichystes) |
| Etablissements de l'Océanie | septembre 1940 | Tahiti, Nouvelles-Hébrides |
| Comptoirs de l'Inde | septembre 1940 | Pondichéry, Chandernagor |
| Nouvelle-Calédonie | 19 septembre 1940 | Henri Sautot |
Félix Eboué, gouverneur général de l'AEF à partir de novembre 1940, mène une politique audacieuse : il réforme l'administration coloniale, abolit progressivement le travail forcé, ouvre l'administration aux indigènes. Il meurt à Beyrouth en 1944, épuisé. Il sera transféré au Panthéon en 1949, première personnalité noire à y être inhumée.
Les premières épreuves de la France Libre
Trois jours après la reconnaissance officielle de De Gaulle par Churchill, un événement vient fragiliser considérablement le mouvement : le bombardement britannique de la flotte française à Mers el-Kébir, près d'Oran, le 3 juillet 1940.
Mers el-Kébir provoque dans la flotte française un anti-britannisme durable. Les vichystes l'exploitent pour leur propagande : il faut deux ans à De Gaulle pour faire oublier l'événement. La même semaine, les Britanniques saisissent les bâtiments français réfugiés dans les ports anglais : 12 000 marins sont internés. La plupart refusent de rejoindre les Forces françaises navales libres et choisissent le rapatriement.
De Gaulle se replie sur Brazzaville. Il prend conscience qu'il faut consolider l'Afrique équatoriale, bâtir une légitimité politique, et patienter. L'année 1941 sera celle de la campagne du Levant contre la Syrie-Liban vichyste (opération Exporter, juin-juillet 1941) : là encore, fratricide. Sur 6 000 vichystes prisonniers, 5 000 préfèrent rentrer en France plutôt que rejoindre les FFL. C'est un choc moral pour De Gaulle : la légitimité maréchaliste fonctionne, même chez des officiers de carrière éloignés de toute pression allemande.
Churchill admiratif, Roosevelt méprisant
Churchill — admiration et frictions
Winston Churchill éprouve une réelle admiration pour la résolution de De Gaulle, mais leurs tempéraments et leurs intérêts nationaux s'entrechoquent fréquemment. C'est à Churchill que l'on attribue la célèbre formule :
De toutes les croix que j'ai eu à porter, la plus lourde a été la Croix de Lorraine.
— Winston Churchill, propos rapporté par son secrétaire
De Gaulle refuse systématiquement d'être traité en vassal ou en simple auxiliaire de l'armée britannique. Plusieurs éclats mémorables : en septembre 1941, après la campagne de Syrie, De Gaulle proteste contre les accords signés par les Britanniques avec les vichystes (qui écartent les Français Libres du commandement du Levant). En 1942, autre crise après la prise de Saint-Pierre-et-Miquelon (sans avertir les USA). En janvier 1943, à Casablanca, De Gaulle accepte avec une réticence glaciale de serrer la main de Giraud. Churchill, pris entre Roosevelt et De Gaulle, oscille mais défend généralement le gaullisme contre l'hostilité américaine.
Roosevelt — la défiance politique
Les rapports avec le président américain sont encore plus exécrables. Franklin D. Roosevelt considère De Gaulle comme un apprenti dictateur, orgueilleux et dépourvu de légitimité démocratique. Washington maintient d'ailleurs des relations diplomatiques officielles avec le régime de Vichy jusqu'à la fin de l'année 1942, malgré les antisémites et les rafles, ce qui scandalise De Gaulle. L'ambassadeur américain à Vichy, l'amiral William Leahy, est en poste de janvier 1941 à mai 1942.
En juillet 1944, De Gaulle se rend à Washington pour la première fois. La rencontre avec Roosevelt est froide. Le président américain expose sa vision d'une France de second rang dans le monde d'après-guerre. De Gaulle écoute, repart sans rien céder. L'animosité restera entière jusqu'à la mort de Roosevelt le 12 avril 1945. Truman, plus pragmatique, ajustera la position américaine.
Du suicide manqué de Chartres au CNR de la rue du Four
Pour que De Gaulle soit reconnu comme l'unique chef légitime de la France, il lui faut le soutien de la Résistance intérieure, fragmentée en de multiples mouvements aux sensibilités diverses. C'est l'une des tâches qu'il confie à un homme exceptionnel : Jean Moulin.
Révoqué par Vichy le 2 novembre 1940 (pour avoir refusé de révoquer ses propres agents juifs), Moulin entre dans la clandestinité. Il rejoint la zone libre, prend contact avec les premiers résistants. En septembre 1941, il s'échappe via l'Espagne et le Portugal, gagne Londres, est reçu par De Gaulle le 25 octobre 1941. Le général est saisi par cet homme cultivé, élégant, courageux. Il lui confie une mission unique : unifier la Résistance française.
Moulin est parachuté en France le 1er janvier 1942, à proximité d'Eygalières en Provence, sous le nom de code « Rex ». Sa mission : regrouper les mouvements de résistance de la zone sud d'abord (Combat de Henri Frenay, Libération-Sud d'Emmanuel d'Astier, Franc-Tireur de Jean-Pierre Lévy), puis ceux de la zone nord, puis les partis politiques et les syndicats. C'est un travail diplomatique et politique d'une difficulté extrême, parmi des hommes à fortes personnalités, dans la clandestinité absolue.
Mais quelques semaines plus tard, le drame. Le 21 juin 1943, lors d'une réunion des chefs des mouvements de résistance à Caluire-et-Cuire, dans la banlieue de Lyon, à la villa du docteur Dugoujon, la Gestapo fait irruption. Moulin est arrêté. La trahison est probable mais l'identité du délateur reste contestée (René Hardy en sera accusé mais acquitté deux fois). Il est conduit à Lyon, au siège de la Gestapo, l'hôtel Terminus, et torturé par Klaus Barbie. Après plusieurs jours, sans avoir parlé, il est transféré en train vers Berlin. Jean Moulin meurt le 8 juillet 1943, probablement dans le train à proximité de Metz, des suites des tortures subies.
Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège.
— André Malraux, cérémonie du Panthéon, 19 décembre 1964
Le 19 décembre 1964, sur décision du président de Gaulle, les cendres de Jean Moulin sont transférées au Panthéon dans une cérémonie inoubliable. André Malraux prononce le discours resté dans la mémoire collective française comme l'un des sommets de l'éloquence du XXe siècle : « Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège… » Le CNR avait, entre temps, élaboré le programme social du printemps 1944 qui jetterait les bases de la Sécurité sociale, des comités d'entreprise et de la nationalisation des grandes industries stratégiques.
CFLN, écartement de Giraud, GPRF
Le débarquement allié en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942 (opération Torch), déclenche une crise politique majeure qui va révéler toute l'habileté manoeuvrière de De Gaulle. Soucieux d'écarter De Gaulle, les Américains s'allient d'abord à l'amiral François Darlan, numéro deux de Vichy, qui se trouve à Alger par hasard (au chevet de son fils malade de poliomyélite).
Ce « compromis Darlan » suscite l'indignation des résistants et des Français Libres : on traite avec un dignitaire de Vichy ? Après l'assassinat de Darlan le 24 décembre 1942 par le jeune monarchiste Bonnier de La Chapelle, Washington propulse au pouvoir le général Henri Giraud, évadé en avril 1942 du château de Kœnigstein où il était prisonnier — chef militaire prestigieux mais politiquement naïf. Giraud, installé comme commandant en chef civil et militaire en Afrique du Nord, maintient initialement les lois de Vichy : l'abrogation du décret Crémieux (qui avait déchu les Juifs algériens de la nationalité française) n'est levée que sous pression américaine en octobre 1943. Les camps d'internement de Bedeau et Colomb-Béchar restent ouverts encore plusieurs mois.
3 juin 1943 — Le CFLN d'Alger
Arrivé à Alger en mai 1943, De Gaulle feint d'accepter une direction bicéphale en co-présidant avec Giraud le Comité français de Libération nationale (CFLN), créé le 3 juin 1943. En quelques mois, par une succession de manoeuvres politiques admirables de finesse, De Gaulle marginalise méthodiquement son rival.
| Charles de Gaulle | Henri Giraud |
|---|---|
| Incarnation de la rupture totale avec Vichy dès 1940 | Conserve des structures et des cadres issus de Vichy (Peyrouton, Boisson, Bergeret), abrogations progressives |
| Adossement et soutien inconditionnel de la Résistance intérieure (CNR derrière lui depuis le 27 mai 1943) | Uniquement concentré sur les questions militaires |
| Vision politique à long terme pour la reconstruction de l'état républicain | Dépendant du soutien logistique et financier américain |
| Adhésion populaire massive en France grâce à la BBC et à la Résistance | Inconnu de l'opinion française, sans relais médiatique |
En octobre 1943, Giraud est écarté de la co-présidence. En novembre 1943, il est définitivement écarté de la direction politique du CFLN et ne conserve plus que son commandement militaire (qu'il perdra aussi en avril 1944). De Gaulle s'impose comme l'unique chef du CFLN. Le 3 juin 1944, trois jours avant Overlord, le CFLN prend le nom de Gouvernement provisoire de la République française (GPRF). La fiction juridique est complète : la République française existe, sa capitale est provisoirement à Alger, son gouvernement est légal.
Bir Hakeim, Monte Cassino, le débarquement de Provence
Pour exister, la France Libre doit verser son sang sur les champs de bataille. C'est sa légitimité ultime aux yeux des Alliés. De 1941 à 1945, les Forces françaises libres (FFL) puis l'Armée française reconstituée se distinguent sur tous les fronts.
Aux côtés de ces forces régulières, les Forces françaises de l'Intérieur (FFI) rassemblent à partir de février 1944 tous les maquis et réseaux de la Résistance armée, sous le commandement général du général Koenig (le héros de Bir Hakeim). A la libération, les FFI fournissent au moins 130 000 combattants qui seront intégrés à l'armée régulière ou aux unités de Leclerc et de Lattre.
La 2e DB de Leclerc et la descente des Champs-élysées
Le paroxysme de la stratégie gaullienne intervient lors de la Libération de Paris en août 1944. De Gaulle exige et obtient des Alliés que la 2e Division Blindée (2e DB) du général Leclerc entre la première dans la capitale insurgée. C'est un enjeu politique majeur : si Paris est libérée par les Américains, l'AMGOT pourrait s'y installer ; si elle l'est par les Français, le GPRF se substitue immédiatement à Vichy.
L'insurrection parisienne
Pendant ce temps, à Paris, l'insurrection éclate le 19 août 1944. Le colonel Henri Rol-Tanguy, chef des FFI de l'Île-de-France (communiste), lance l'appel aux armes. Les barricades se dressent, la préfecture de police passe aux insurgés. Le 23 août, depuis son PC souterrain dans les catacombes de Denfert-Rochereau, Rol-Tanguy fait passer un message au commandement allié : « Tenir absolument », et exige que des renforts arrivent vite.
Le 22 août, Eisenhower — sous la pression de De Gaulle, de Leclerc, et craignant la répétition d'une Varsovie (le soulèvement polonais a commencé le 1er août et les SS y massacrent les insurgés) — donne l'ordre à la 2e DB de foncer sur Paris. Le 23 août, Leclerc lance la colonne du capitaine Raymond Dronne, comprenant la 9e compagnie — La Nueve — composée en majorité de républicains espagnols antifascistes ayant trouvé en la France Libre l'occasion de continuer leur combat contre Franco. Dronne reçoit l'ordre : « Foncez sur Paris ! Entrez dans Paris ! »
25 août 1944 — De Gaulle à l'Hôtel de Ville
De Gaulle arrive à Paris dans l'après-midi du 25 août. Il va d'abord au ministère de la Guerre, rue Saint-Dominique, dont il avait quitté le bureau quatre ans et deux mois plus tôt, le 10 juin 1940. « Rien n'avait changé, écrit-il, seule manquait l'année 1940. » Il refuse de se rendre à la préfecture de police (qui dépendrait du gouvernement) avant de marquer l'autorité politique du nouveau pouvoir.
Vers 19h30, il rejoint l'Hôtel de Ville où l'attendent le CNR (avec Georges Bidault qui préside depuis la mort de Moulin), le Comité parisien de Libération, les chefs des FFI. Sur le balcon, il prononce son discours le plus mémorable :
Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l'appui et le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle.
— Charles de Gaulle, Hôtel de Ville de Paris, 25 août 1944
Bidault lui demande de proclamer la République du balcon. De Gaulle refuse, fidèle à sa doctrine juridique : la République n'a jamais cessé, elle n'a pas à être proclamée, elle se manifeste simplement à nouveau. C'est l'aboutissement de quatre ans de fiction juridique.
26 août 1944 — Les Champs-élysées
Le lendemain, samedi 26 août 1944, en présence de Leclerc, Kœnig, Juin, Bidault, et des chefs de la Résistance, De Gaulle descend les Champs-élysées à pied, de l'Arc de Triomphe à la Concorde puis Notre-Dame, salué par une foule estimée à deux millions de personnes. Des tireurs isolés allemands ou miliciens tirent depuis les toits : deux cents blessures, plusieurs morts dans la foule. De Gaulle, du haut de ses 1,93 mètre, refuse de courber la tête. La scène, filmée, devient l'une des images fondatrices du XXe siècle français. Le projet AMGOT est définitivement caduc. Eisenhower l'accepte. Roosevelt cale.
Strasbourg, Berlin, San Francisco, ONU
En réinstallant immédiatement ses préfets (les commissaires de la République) dès la libération des départements, De Gaulle évite l'anarchie, contient l'épuration sauvage (qui fera tout de même 8 000 à 10 000 morts) et empêche la mainmise alliée. L'administration républicaine se reconstitue presque sans heurts en quelques semaines. Vichy est juridiquement réputé n'avoir jamais existé : l'ordonnance du 9 août 1944 établit la nullité de tous les actes du prétendu gouvernement de l'état français.
Yalta et la riposte
En février 1945, à la conférence de Yalta en Crimée (4-11 février), la France est exclue. Roosevelt et Staline (relayés par Churchill, plus modestement) ne veulent pas voir De Gaulle à la table. De Gaulle apprend la nouvelle avec une fureur glaciale. Pendant que les Trois Grands découpent l'Europe, De Gaulle pousse ses troupes le plus loin possible vers l'est, contre l'avis d'Eisenhower. Le but : occuper le maximum de territoire allemand pour exiger une zone d'occupation.
Le redressement diplomatique de 1945
Le bilan diplomatique de 1945 est inépéré :
Le 21 octobre 1945, élections de l'Assemblée constituante. Le PCF arrive en tête (26 %), suivi du MRP (24 %) et de la SFIO (23 %). De Gaulle, élu à la présidence du GPRF, gouverne avec les trois forces. Mais les tensions s'accumulent : en novembre 1945, il refuse de céder aux communistes les ministères régaliens (Défense, Affaires étrangères, Intérieur). Le 20 janvier 1946, lors d'un conseil des ministres, il claque la porte :
Le régime exclusif des partis a reparu. Je le réprouve. Mais à moins d'établir par la force une dictature dont je ne veux pas, je n'ai pas les moyens d'empêcher cette expérience. Il me faut donc me retirer.
— Charles de Gaulle, démission, 20 janvier 1946
Commence alors une nouvelle traversée du désert à Colombey-les-Deux-églises, qui durera douze ans, jusqu'au retour de mai 1958 lors de la crise algérienne. Mais ceci est une autre histoire.
« La République n'a jamais cessé d'être. »
De Gaulle a maintenu tout au long du conflit une position juridique d'une rigueur absolue : la République n'a jamais cessé d'exister. L'ordonnance du 9 août 1944 affirme explicitement la nullité de tous les actes du « prétendu gouvernement de l'état français ». Pour De Gaulle, Vichy n'était qu'un pouvoir de fait, illégitime et soumis à l'occupant.
Cette fiction juridique — nécessaire pour reconstruire l'unité nationale et laver l'honneur de l'état — s'imposera comme la doctrine mémorielle officielle de la France pendant les décennies d'après-guerre. De Gaulle l'exprime clairement :
La République n'a jamais cessé d'être. La France Libre, la France combattante, le Comité français de Libération nationale l'ont, tour à tour, incorporée. Vichy fut et demeure nul et non avenu. Je suis moi-même le président du Gouvernement de la République. Pourquoi irais-je la proclamer ?
— Charles de Gaulle à Bidault, Hôtel de Ville, 25 août 1944
Cette doctrine, dite du « continuité républicaine », est tenue solidement par les présidents successifs jusqu'au discours de Jacques Chirac du 16 juillet 1995 au mémorial du Vél'd'Hiv', qui reconnaît pour la première fois la responsabilité de l'état français (et non plus seulement de quelques individus criminels) dans la déportation des Juifs (voir la page Vichy). C'est un tournant historiographique aussi important que la thèse de Paxton de 1972.
Bilan critique de l'action de De Gaulle
Si Churchill a sauvé la Grande-Bretagne de l'anéantissement et si Roosevelt a fourni les outils de la victoire matérielle, De Gaulle a accompli un miracle d'une autre nature : sauver l'existence politique d'un pays militairement terrassé. Par son obstination quasi mystique, il a permis à la France de s'asseoir à la table des vainqueurs en 1945, préservant son rang de grande puissance pour la seconde moitié du XXe siècle.
De Lille à Berlin, en passant par Brazzaville
La carte parcourt l'Europe, l'Atlantique, l'Afrique et le Proche-Orient : lieux de la France Libre (Londres, Brazzaville, Carlton Gardens), épreuves (Mers el-Kébir, Dakar), batailles (Bir Hakeim, Monte Cassino, Strasbourg), Résistance (Caluire, rue du Four), conférences (Casablanca, Brazzaville), capitulation (Berlin-Karlshorst), et libération de Paris.