Chef de la France Libre — 1940-1945

Charles de Gaulle — L'Homme du 18 Juin

Juin 1940 : la France s'effondre, le Maréchal Pétain demande l'armistice, l'armée est en déroute. Un général de brigade à titre temporaire, âgé de 49 ans, ancien sous-secrétaire d'état à la Guerre, prend l'avion pour Londres et lance un appel à la radio. Cinq ans plus tard, la France siège à la table des vainqueurs et obtient un siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU. Entre les deux, l'une des plus extraordinaires aventures politiques du XXe siècle : une magistrature presque mystique substituée à toute légitimité matérielle.

18 juin 1940L'Appel à la BBC
5 ansde combat clandestin
26 août 1944Champs-élysées
5 grandsla France à l'ONU
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Avant 1940 — Le Théoricien du Blindé

De Lille à Verdun, du livre au char

Charles André Joseph Marie de Gaulle naît le 22 novembre 1890 à Lille, dans une famille catholique conservatrice et nationaliste. Son père, Henri de Gaulle, professeur d'histoire et de philosophie au collège jésuite de Vaugirard à Paris, lui inculque le sentiment du destin national : la France, écrira plus tard Charles, est « la sainte du vitrail ». Il entre à Saint-Cyr en 1908, en sort sous-lieutenant en 1912. Premier régiment d'infanterie à Arras — sous le commandement du colonel Philippe Pétain.

1914-1918 — Verdun et la captivité Engagé en 1914, blessé trois fois durant la Grande Guerre. Le 2 mars 1916, il combat à Douaumont près de Verdun, capitaine de la 10e compagnie du 33e régiment d'infanterie. Blessé par une baïonnette ennemie alors qu'il est inévitablement encerclé, il perd connaissance et est capturé par les Allemands. Il restera prisonnier de guerre pendant trente-deux mois, tente cinq évasions qui toutes échouent, et passe le reste du conflit à lire, à apprendre l'allemand, et à conférencer sur les causes de la défaite allemande imminente. Il est libéré en novembre 1918.

Entre-deux-guerres : marie Yvonne Vendroux en 1921, trois enfants (Philippe en 1921, élisabeth en 1924, Anne en 1928 — trisomique, mort en 1948, à qui De Gaulle voua une tendresse infinie). Officier d'état-major, puis école de guerre, puis adjoint au maréchal Pétain dans son bureau historique. Il publie successivement La Discorde chez l'ennemi (1924), Le Fil de l'épée (1932 — réflexion sur le caractère du chef), et surtout Vers l'armée de métier (1934).

Dans Vers l'armée de métier, De Gaulle développe une doctrine de la guerre blindée mobile : il préconise la constitution d'une armée professionnelle de 100 000 hommes équipée de chars rapides, capable de manoeuvrer en profondeur. Cette doctrine est ignorée en France — le grand état-Major reste fidèle à la ligne fortifiée (Maginot) et à la guerre défensive ; mais elle est lue et méditée en Allemagne, notamment par les généraux Heinz Guderian et Heinz Hoth, qui appliqueront ses principes en mai 1940 contre… la France. De Gaulle est l'une des grandes ironies tragiques de l'histoire militaire.

17-19 mai 1940 — La bataille de Montcornet Devenu colonel en 1937 puis commandant des chars de la Ve armée, De Gaulle prend la tête de la 4e division cuirassée de réserve (4e DCR), formée en hâte. Du 17 au 19 mai 1940, il lance une contre-offensive réussie sur Montcornet (Aisne), entaillant le flanc gauche de la percée blindée allemande de Sedan. Ses 200 chars Char B1 et Somua S35 surprennent l'ennemi. C'est l'une des rares offensives françaises réussies de la campagne, même si elle reste sans suite faute de moyens. Du 28 au 30 mai, il récidive à Abbeville. Le 1er juin 1940, il est promu général de brigade à titre temporaire. Il a 49 ans.
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Juin 1940 — le Refus de la Capitulation

Sous-secrétaire d'état, missions à Londres, le projet d'Union franco-britannique

Le 5 juin 1940, Paul Reynaud, président du Conseil, nomme De Gaulle sous-secrétaire d'état à la Défense nationale et à la Guerre dans son gouvernement remanié. Le général de brigade temporaire de 49 ans, inconnu du grand public, fait son entrée dans le cercle restreint du pouvoir. Sa mission : pousser Reynaud à continuer la guerre, même après l'effondrement militaire, en s'appuyant sur l'Empire et la flotte.

Son analyse, développée en notes successives, repose sur une vision mondiale du conflit et quatre atouts stratégiques majeurs :

Du 9 au 16 juin, De Gaulle effectue trois missions à Londres. Il y rencontre Churchill, Halifax, Eden, et le diplomate Jean Monnet. Le 16 juin, en route pour son retour, il porte un projet ahurissant : l'Union franco-britannique, projet conçu par Monnet et Churchill, qui prévoit la fusion temporaire des nations — citoyenneté commune, Parlement commun, gouvernement commun, monnaie commune — pour empêcher l'armistice et continuer la guerre depuis l'Afrique du Nord. Le Conseil des ministres réuni à Bordeaux refuse cette « fusion » jugée humiliante. Quelques heures plus tard, le 16 juin au soir, Reynaud démissionne.

Le 17 juin au matin, Pétain prend la tête du gouvernement et annonce à midi vingt à la radio : « Il faut cesser le combat. » Voir la page sur le régime de Vichy. De Gaulle, qui séjournait à Bordeaux au ministère de la Guerre, prend immédiatement sa décision : refuser. Il file à l'aérodrome de Mérignac auprès du général britannique Edward Spears, officier de liaison. Ensemble, ils décollent dans un petit avion Dragon Rapide vers 9 heures du matin le 17 juin 1940, au moment où Pétain s'adresse au peuple. C'est l'une des décisions les plus solitaires de l'histoire de France : De Gaulle, presque seul, refuse l'armistice et s'envole pour Londres avec sa femme et ses enfants laissés en arrière.

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L'Appel du 18 Juin 1940

Studio B2 de Broadcasting House, 22 heures

Le 18 juin 1940 à 18 heures, dans le studio B2 de Broadcasting House (la maison de la radio de la BBC), De Gaulle, en uniforme de général, lit son texte devant le micro. Il est enregistré, puis diffusé à 22 heures dans le programme français de la BBC, écouté clandestinement par quelques milliers d'auditeurs en France. C'est l'acte fondateur de la Résistance française.

Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement. Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s'est mis en rapport avec l'ennemi pour cesser le combat. Certes, nous avons été, nous sommes, submergés par la force mécanique, terrestre et aérienne, de l'ennemi… Mais le dernier mot est-il dit ? L'espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non ! […] Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas.

— Charles de Gaulle, BBC, 18 juin 1940, 22h

Le texte n'est pas enregistré sur disque : il n'en reste aucune trace sonore. Ce que l'on entend dans toutes les commémorations est en réalité le discours du 22 juin, prononcé le lendemain de la signature de l'armistice. La fameuse formule « La France a perdu une bataille ! Mais la France n'a pas perdu la guerre ! » ne figure pas dans l'Appel du 18 juin : elle provient d'une affiche placardée à Londres le 3 août 1940, écrite et tirée à quelques milliers d'exemplaires.

L'impact immédiat L'Appel est entendu par quelques milliers d'auditeurs seulement — la France est sous le choc de la défaite, écoute Radio-Paris ou Radio-Vichy, et la voix de De Gaulle est encore inconnue. Mais ses effets se feront sentir progressivement. Le 20 juin, deuxième discours : appel aux militaires français en zone britannique à rejoindre Londres. Le 22 juin : nouvel appel à la résistance. Le 28 juin 1940, le gouvernement britannique reconnaît Charles de Gaulle comme « chef de tous les Français libres ». Le 2 août 1940, Vichy le condamne à mort par contumace pour trahison, et le déchoit de sa nationalité française.

De Gaulle s'installe d'abord chez le maréchal Sir Edward Spears, puis à Carlton Gardens, à deux pas de Pall Mall, qui devient le quartier général de la France Libre. Une plaque commémorative y est aujourd'hui apposée. Sa femme Yvonne et ses enfants le rejoignent en Angleterre fin juin, après un voyage périlleux via le port de Brest puis Plymouth.

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La France Libre — les Premiers Jours (été 1940)

Faiblesse numérique, scepticisme allié, la Croix de Lorraine

La tâche initiale de De Gaulle est immense et se heurte à des obstacles majeurs. La faiblesse numérique est cruelle : à l'été 1940, seuls quelques milliers d'hommes le rejoignent à Londres. Marins évacués de Dunkerque, soldats refusant le retour en France, civils étudiants ou ouvriers : au total, environ 7 000 volontaires en juillet 1940, dont une bonne partie repart vers la France via l'armistice. Le loyalisme des colonies est écrasant : l'immense majorité de l'Empire et de l'armée d'Afrique choisit de prêter serment à Vichy. Et le scepticisme britannique : si Churchill admire la résolution du général, le Foreign Office et l'état-major observent prudemment.

1er juillet 1940 — La Croix de Lorraine L'amiral Georges Thierry d'Argenlieu, ralliant De Gaulle dès le 1er juillet 1940, suggère d'adopter pour les Forces françaises libres l'emblème historique de la Croix de Lorraine à deux branches, à opposer à la swastika nazie. L'amiral émile Muselier, commandant des Forces françaises navales libres, décrète officiellement l'adoption du symbole pour les bâtiments et les uniformes : c'est la naissance d'une icône. La Croix de Lorraine sera peinte sur tous les chars de la 2e DB, sur les avions de l'armée de l'air libre, sur tous les drapeaux des unités gaullistes.

Le 7 août 1940, sont signés les accords Churchill-De Gaulle : le Royaume-Uni accepte de financer le mouvement, de fournir le matériel militaire, mais la France Libre conserve son autonomie politique et signe ses engagements « au nom de la France ». C'est un compromis subtil qui évite à De Gaulle de devenir un suplétif britannique.

Le 14 juillet 1940, première grande revue de la France Libre à Whitehall à Londres : quelques 300 hommes défilent devant De Gaulle, sous une pluie battante. La scène, photographiée, devient symbolique : la France ne disparaît pas, elle a juste changé de capitale. Mais le contraste est cruel avec la célébration parallèle à Vichy.

La France a perdu une bataille ! Mais la France n'a pas perdu la guerre ! Des gouvernants de rencontre ont pu capituler, cédant à la panique, oubliant l'honneur, livrant le pays à la servitude. Cependant, rien n'est perdu ! Rien n'est perdu, parce que cette guerre est une guerre mondiale.

— Charles de Gaulle, affiche d'août 1940 placée à Londres
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Le Ralliement de l'Empire — Félix Eboué et l'Afrique équatoriale

Brazzaville, capitale provisoire

Pour exister diplomatiquement, la France Libre doit posséder un territoire souverain. C'est l'urgence absolue de l'automne 1940. Or les différents gouverneurs généraux et résidents de l'Empire ont massivement choisi Vichy. Quelques hommes, par conviction républicaine, vont changer ce destin.

Félix Eboué — Le ralliement du Tchad Félix Eboué (1884-1944), né en Guyane française, premier gouverneur noir de l'histoire administrative française, est en poste comme gouverneur du Tchad depuis 1938. Homme de gauche, franc-maçon, fidèle à l'esprit républicain, il refuse l'armistice dès juin 1940. Le 26 août 1940, il proclame officiellement le ralliement du Tchad à la France Libre, en concertation avec le colonel Pierre Marchand. C'est le premier territoire français à rejoindre De Gaulle. Le ralliement déclenche un effet domino dans toute l'Afrique équatoriale.

En quelques jours, l'AEF bascule :

TerritoireDateActeur du ralliement
Tchad26 août 1940Félix Eboué, gouverneur, et colonel Marchand
Cameroun27 août 1940Capitaine Philippe de Hauteclocque (futur général Leclerc), avec 19 hommes à Douala : le coup audacieux des « Vingt de Douala »
Moyen-Congo28 août 1940Colonel Edgard de Larminat à Brazzaville
Oubangui-Chari29 août 1940Officiers locaux
Gabon12 novembre 1940Après combats à Libreville et Lambaréné (les Français Libres combattent leurs compatriotes vichystes)
Etablissements de l'Océanieseptembre 1940Tahiti, Nouvelles-Hébrides
Comptoirs de l'Indeseptembre 1940Pondichéry, Chandernagor
Nouvelle-Calédonie19 septembre 1940Henri Sautot
27 octobre 1940 — Le Manifeste de Brazzaville Installé à Brazzaville, qu'il proclame capitale provisoire de la France Libre, De Gaulle publie le Manifeste de Brazzaville. Il y institue le Conseil de défense de l'Empire, organe de gouvernement, et évoque la « France entrée en résistance contre les usurpateurs ». Première proclamation d'une autorité alternative à Vichy, formellement souveraine. Suivra l'ordonnance du 16 novembre 1940 organisant les pouvoirs publics dans les territoires ralliés.

Félix Eboué, gouverneur général de l'AEF à partir de novembre 1940, mène une politique audacieuse : il réforme l'administration coloniale, abolit progressivement le travail forcé, ouvre l'administration aux indigènes. Il meurt à Beyrouth en 1944, épuisé. Il sera transféré au Panthéon en 1949, première personnalité noire à y être inhumée.

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Mers el-Kébir et l'échec de Dakar (Juillet-Septembre 1940)

Les premières épreuves de la France Libre

Trois jours après la reconnaissance officielle de De Gaulle par Churchill, un événement vient fragiliser considérablement le mouvement : le bombardement britannique de la flotte française à Mers el-Kébir, près d'Oran, le 3 juillet 1940.

3 juillet 1940 — Opération Catapult Churchill, méfiant que la flotte française ne tombe aux mains allemandes malgré les promesses de Darlan, donne l'ordre à la Force H de l'amiral James Somerville d'exiger de l'amiral français Marcel-Bruno Gensoul, commandant à Mers el-Kébir, l'un de trois choix : rejoindre les Britanniques, partir vers les Antilles, ou se saborder. Gensoul refuse l'ultimatum. Les Britanniques ouvrent le feu à 17h54. En 13 minutes, le cuirassé Bretagne explose (1 200 marins tués), le Dunkerque est touché, le Provence échoué. Bilan : 1 297 marins français tués. Seul le Strasbourg s'échappe vers Toulon. Vichy rompt les relations diplomatiques avec Londres. De Gaulle, qui apprend la nouvelle, le qualifie de « événement détestable ». Il en comprend la dure nécessité stratégique mais en mesure le coût politique sur l'opinion française.

Mers el-Kébir provoque dans la flotte française un anti-britannisme durable. Les vichystes l'exploitent pour leur propagande : il faut deux ans à De Gaulle pour faire oublier l'événement. La même semaine, les Britanniques saisissent les bâtiments français réfugiés dans les ports anglais : 12 000 marins sont internés. La plupart refusent de rejoindre les Forces françaises navales libres et choisissent le rapatriement.

23-25 septembre 1940 — L'échec de Dakar Pour donner à la France Libre une grande base atlantique et tenter le ralliement de l'Afrique-Occidentale française (AOF), De Gaulle propose à Churchill une expédition combinée contre Dakar : c'est l'opération Menace. Une escadre franco-britannique se présente devant Dakar le 23 septembre 1940. Les autorités vichystes refusent toute négociation. Les forts côtiers et la marine française ouvrent le feu : le cuirassé Richelieu (bâtiment neuf bloqué à Dakar depuis juin) est touché, plusieurs navires britanniques aussi. Après trois jours de combat, l'expédition se retire bredouille. C'est un échec retentissant. De Gaulle, humilié, écrit : « Je passe des jours qui sont, je l'avoue, cruels. » Il pense un moment au suicide. La presse britannique est cinglante. Churchill doit défendre l'opération aux Communes. Le mouvement gaulliste passe près de l'effondrement.

De Gaulle se replie sur Brazzaville. Il prend conscience qu'il faut consolider l'Afrique équatoriale, bâtir une légitimité politique, et patienter. L'année 1941 sera celle de la campagne du Levant contre la Syrie-Liban vichyste (opération Exporter, juin-juillet 1941) : là encore, fratricide. Sur 6 000 vichystes prisonniers, 5 000 préfèrent rentrer en France plutôt que rejoindre les FFL. C'est un choc moral pour De Gaulle : la légitimité maréchaliste fonctionne, même chez des officiers de carrière éloignés de toute pression allemande.

07

Les Relations Orageuses avec les Alliés

Churchill admiratif, Roosevelt méprisant

Churchill — admiration et frictions

Winston Churchill éprouve une réelle admiration pour la résolution de De Gaulle, mais leurs tempéraments et leurs intérêts nationaux s'entrechoquent fréquemment. C'est à Churchill que l'on attribue la célèbre formule :

De toutes les croix que j'ai eu à porter, la plus lourde a été la Croix de Lorraine.

— Winston Churchill, propos rapporté par son secrétaire

De Gaulle refuse systématiquement d'être traité en vassal ou en simple auxiliaire de l'armée britannique. Plusieurs éclats mémorables : en septembre 1941, après la campagne de Syrie, De Gaulle proteste contre les accords signés par les Britanniques avec les vichystes (qui écartent les Français Libres du commandement du Levant). En 1942, autre crise après la prise de Saint-Pierre-et-Miquelon (sans avertir les USA). En janvier 1943, à Casablanca, De Gaulle accepte avec une réticence glaciale de serrer la main de Giraud. Churchill, pris entre Roosevelt et De Gaulle, oscille mais défend généralement le gaullisme contre l'hostilité américaine.

Roosevelt — la défiance politique

Les rapports avec le président américain sont encore plus exécrables. Franklin D. Roosevelt considère De Gaulle comme un apprenti dictateur, orgueilleux et dépourvu de légitimité démocratique. Washington maintient d'ailleurs des relations diplomatiques officielles avec le régime de Vichy jusqu'à la fin de l'année 1942, malgré les antisémites et les rafles, ce qui scandalise De Gaulle. L'ambassadeur américain à Vichy, l'amiral William Leahy, est en poste de janvier 1941 à mai 1942.

L'AMGOT — le projet d'administration militaire américaine Cette animosité pousse Roosevelt à envisager la mise en place de l'AMGOT (Allied Military Government of Occupied Territories) lors de la libération de l'Europe. Ce projet prévoyait de placer la France sous administration militaire américaine après la libération, comme l'Italie ou l'Allemagne : les Américains imprimeraient une monnaie d'occupation, les préfets seraient nommés par Eisenhower. Des billets de banque, en franc, marqués « émis en France » mais imprimés aux USA — ce que De Gaulle appellera « la monnaie de singe » — sont effectivement imprimés en quantité et embarqués sur les navires d'Overlord. De Gaulle dénoncera cette tentative avec une virulence absolue, refusant d'y reconnaître quoi que ce soit de légal. Son entêtement, conjugué à l'efficacité du Comité français de Libération nationale (CFLN), rendra le projet AMGOT caduc lors de la libération de Paris.

En juillet 1944, De Gaulle se rend à Washington pour la première fois. La rencontre avec Roosevelt est froide. Le président américain expose sa vision  d'une France de second rang dans le monde d'après-guerre. De Gaulle écoute, repart sans rien céder. L'animosité restera entière jusqu'à la mort de Roosevelt le 12 avril 1945. Truman, plus pragmatique, ajustera la position américaine.

08

Jean Moulin et l'Unification de la Résistance

Du suicide manqué de Chartres au CNR de la rue du Four

Pour que De Gaulle soit reconnu comme l'unique chef légitime de la France, il lui faut le soutien de la Résistance intérieure, fragmentée en de multiples mouvements aux sensibilités diverses. C'est l'une des tâches qu'il confie à un homme exceptionnel : Jean Moulin.

Le préfet de Chartres — 17 juin 1940 Jean Moulin, né à Béziers le 20 juin 1899, ancien chef de cabinet de Pierre Cot (ministre de l'Air du Front populaire), est en juin 1940 préfet d'Eure-et-Loir à Chartres — le plus jeune préfet de France. Le 17 juin 1940, alors que la Wehrmacht arrive en ville, des officiers allemands lui demandent de signer un faux document affirmant que des tirailleurs sénégalais de l'armée française ont commis des viols et des massacres sur des civils. Moulin refuse. Il est torturé toute la nuit. Au matin, plutôt que de céder, il tente de se trancher la gorge avec un éclat de verre cassé. Il est retrouvé agonisant et soigné. Il en gardera une cicatrice qu'il dissimulera toute sa vie sous une écharpe nouée — sa silhouette désormais icône.

Révoqué par Vichy le 2 novembre 1940 (pour avoir refusé de révoquer ses propres agents juifs), Moulin entre dans la clandestinité. Il rejoint la zone libre, prend contact avec les premiers résistants. En septembre 1941, il s'échappe via l'Espagne et le Portugal, gagne Londres, est reçu par De Gaulle le 25 octobre 1941. Le général est saisi par cet homme cultivé, élégant, courageux. Il lui confie une mission unique : unifier la Résistance française.

Moulin est parachuté en France le 1er janvier 1942, à proximité d'Eygalières en Provence, sous le nom de code « Rex ». Sa mission : regrouper les mouvements de résistance de la zone sud d'abord (Combat de Henri Frenay, Libération-Sud d'Emmanuel d'Astier, Franc-Tireur de Jean-Pierre Lévy), puis ceux de la zone nord, puis les partis politiques et les syndicats. C'est un travail diplomatique et politique d'une difficulté extrême, parmi des hommes à fortes personnalités, dans la clandestinité absolue.

27 mai 1943 — Le Conseil national de la Résistance Le 27 mai 1943, dans un appartement du 48 rue du Four, dans le 6e arrondissement de Paris, en pleine zone occupée par les Allemands, se tient la première réunion du Conseil national de la Résistance (CNR). Présidée par Jean Moulin, elle réunit : Pour la première fois depuis l'armistice, gaullistes, socialistes, communistes, chrétiens-démocrates et radicaux font bloc derrière l'autorité d'un chef unique à Londres. Cette unité balaie définitivement les doutes des Alliés sur la représentativité du Général. Roosevelt ne pourra plus l'ignorer.

Mais quelques semaines plus tard, le drame. Le 21 juin 1943, lors d'une réunion des chefs des mouvements de résistance à Caluire-et-Cuire, dans la banlieue de Lyon, à la villa du docteur Dugoujon, la Gestapo fait irruption. Moulin est arrêté. La trahison est probable mais l'identité du délateur reste contestée (René Hardy en sera accusé mais acquitté deux fois). Il est conduit à Lyon, au siège de la Gestapo, l'hôtel Terminus, et torturé par Klaus Barbie. Après plusieurs jours, sans avoir parlé, il est transféré en train vers Berlin. Jean Moulin meurt le 8 juillet 1943, probablement dans le train à proximité de Metz, des suites des tortures subies.

Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège.

— André Malraux, cérémonie du Panthéon, 19 décembre 1964

Le 19 décembre 1964, sur décision du président de Gaulle, les cendres de Jean Moulin sont transférées au Panthéon dans une cérémonie inoubliable. André Malraux prononce le discours resté dans la mémoire collective française comme l'un des sommets de l'éloquence du XXe siècle : « Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège… » Le CNR avait, entre temps, élaboré le programme social du printemps 1944 qui jetterait les bases de la Sécurité sociale, des comités d'entreprise et de la nationalisation des grandes industries stratégiques.

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Alger 1943 — le Nœud Politique et la Victoire sur Giraud

CFLN, écartement de Giraud, GPRF

Le débarquement allié en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942 (opération Torch), déclenche une crise politique majeure qui va révéler toute l'habileté manoeuvrière de De Gaulle. Soucieux d'écarter De Gaulle, les Américains s'allient d'abord à l'amiral François Darlan, numéro deux de Vichy, qui se trouve à Alger par hasard (au chevet de son fils malade de poliomyélite).

Ce « compromis Darlan » suscite l'indignation des résistants et des Français Libres : on traite avec un dignitaire de Vichy ? Après l'assassinat de Darlan le 24 décembre 1942 par le jeune monarchiste Bonnier de La Chapelle, Washington propulse au pouvoir le général Henri Giraud, évadé en avril 1942 du château de Kœnigstein où il était prisonnier — chef militaire prestigieux mais politiquement naïf. Giraud, installé comme commandant en chef civil et militaire en Afrique du Nord, maintient initialement les lois de Vichy : l'abrogation du décret Crémieux (qui avait déchu les Juifs algériens de la nationalité française) n'est levée que sous pression américaine en octobre 1943. Les camps d'internement de Bedeau et Colomb-Béchar restent ouverts encore plusieurs mois.

14-24 janvier 1943 — La photographie d'Anfa A la conférence de Casablanca (Anfa), Roosevelt et Churchill exigent une réconciliation entre De Gaulle et Giraud. La poignée de main imposée devant les photographes, le 24 janvier 1943, est l'une des photos les plus célèbres de la guerre : De Gaulle, raide, glacial ; Giraud, rigide, embarrassé ; Roosevelt assis souriant comme un mécène ; Churchill légèrement amusé au second plan. « Ils m'ont obligé à me marier à Giraud par la force », dira plus tard De Gaulle. Pour les Alliés, le résultat est obtenu sur le papier : les deux Français signent un communiqué commun. Mais De Gaulle n'a aucune intention de partager le pouvoir.

3 juin 1943 — Le CFLN d'Alger

Arrivé à Alger en mai 1943, De Gaulle feint d'accepter une direction bicéphale en co-présidant avec Giraud le Comité français de Libération nationale (CFLN), créé le 3 juin 1943. En quelques mois, par une succession de manoeuvres politiques admirables de finesse, De Gaulle marginalise méthodiquement son rival.

Charles de GaulleHenri Giraud
Incarnation de la rupture totale avec Vichy dès 1940 Conserve des structures et des cadres issus de Vichy (Peyrouton, Boisson, Bergeret), abrogations progressives
Adossement et soutien inconditionnel de la Résistance intérieure (CNR derrière lui depuis le 27 mai 1943) Uniquement concentré sur les questions militaires
Vision politique à long terme pour la reconstruction de l'état républicain Dépendant du soutien logistique et financier américain
Adhésion populaire massive en France grâce à la BBC et à la Résistance Inconnu de l'opinion française, sans relais médiatique

En octobre 1943, Giraud est écarté de la co-présidence. En novembre 1943, il est définitivement écarté de la direction politique du CFLN et ne conserve plus que son commandement militaire (qu'il perdra aussi en avril 1944). De Gaulle s'impose comme l'unique chef du CFLN. Le 3 juin 1944, trois jours avant Overlord, le CFLN prend le nom de Gouvernement provisoire de la République française (GPRF). La fiction juridique est complète : la République française existe, sa capitale est provisoirement à Alger, son gouvernement est légal.

30 janvier - 8 février 1944 — La Conférence de Brazzaville Du 30 janvier au 8 février 1944, dans son fief de Brazzaville, De Gaulle réunit une conférence consacrée à l'avenir des colonies françaises. Y participent 21 gouverneurs et administrateurs. Les conclusions, sans audace mais marquantes pour l'époque, esquissent une réforme : abolition du travail forcé, abolition de l'indigénat, représentation politique des colonies à l'Assemblée… mais sans envisager l'indépendance. Ce texte fondateur sera repris dans la Constitution de la IVe République.
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La France Combattante en Armes (1942-1945)

Bir Hakeim, Monte Cassino, le débarquement de Provence

Pour exister, la France Libre doit verser son sang sur les champs de bataille. C'est sa légitimité ultime aux yeux des Alliés. De 1941 à 1945, les Forces françaises libres (FFL) puis l'Armée française reconstituée se distinguent sur tous les fronts.

26 mai - 11 juin 1942 — Bir Hakeim Dans le désert libyen, à un point d'eau (bir) du nom de Bir Hakeim, la 1re brigade française libre du général Marie-Pierre Kœnig (3 700 hommes : légionnaires, marins, fusiliers tahitiens, tirailleurs sénégalais) tient en échec pendant 16 jours les forces de Rommel : trois divisions allemandes et italiennes, soit environ 32 000 hommes et 100 chars. Rommel lui-même écrit dans son carnet : « C'est en vain que nous attaquons depuis 15 jours… Les Français combattent bien. » Dans la nuit du 10 au 11 juin, Kœnig ordonne la sortie : 2 700 hommes percent les lignes ennemies, rejoignent les lignes britanniques. C'est la première grande victoire militaire française depuis 1940. De Gaulle dira : « La nation découvrait avec joie que ses fils sortaient des cendres. »
Décembre 1943 - juin 1944 — Le Corps expéditionnaire français en Italie Sous le commandement du général Alphonse Juin, le Corps expéditionnaire français (CEF) de 130 000 hommes — tirailleurs marocains, algériens, sénégalais, légionnaires, goumiers berbères — combat en Italie sous les ordres du général américain Clark. En janvier 1944, prise du Monte Belvédère. En mai 1944, lors de la quatrième bataille de Monte Cassino, c'est le CEF qui débloque la situation en percée par les monts Aurunci, ouvrant la voie à la libération de Rome le 4 juin 1944. Pertes du CEF : 7 836 morts, 29 226 blessés. La France a payé son tribut au prix le plus élevé.
15 août 1944 — Débarquement de Provence L'opération Anvil-Dragoon, second débarquement allié sur le sol français, le 15 août 1944. Sous le commandement du général américain Alexander Patch, l'Armée B du général Jean de Lattre de Tassigny (rebaptisée 1re armée française) compte 250 000 hommes, dont une moitié d'Africains. Toulon est libéré le 26 août, Marseille le 28. La 1re armée remonte la vallée du Rhône, fait sa jonction avec les troupes venues de Normandie à Sombernon (Côte-d'Or) le 12 septembre 1944. C'est la libération de la moitié sud de la France par des troupes essentiellement françaises.

Aux côtés de ces forces régulières, les Forces françaises de l'Intérieur (FFI) rassemblent à partir de février 1944 tous les maquis et réseaux de la Résistance armée, sous le commandement général du général Koenig (le héros de Bir Hakeim). A la libération, les FFI fournissent au moins 130 000 combattants qui seront intégrés à l'armée régulière ou aux unités de Leclerc et de Lattre.

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La Libération de Paris (Août 1944)

La 2e DB de Leclerc et la descente des Champs-élysées

Le paroxysme de la stratégie gaullienne intervient lors de la Libération de Paris en août 1944. De Gaulle exige et obtient des Alliés que la 2e Division Blindée (2e DB) du général Leclerc entre la première dans la capitale insurgée. C'est un enjeu politique majeur : si Paris est libérée par les Américains, l'AMGOT pourrait s'y installer ; si elle l'est par les Français, le GPRF se substitue immédiatement à Vichy.

La 2e DB — de Témara à Paris La 2e Division Blindée est formée au Maroc, à Témara, en 1943, par le général Philippe Leclerc de Hauteclocque (héros du ralliement du Cameroun en 1940). 14 000 hommes, équipés par les Américains (chars Sherman, M3, M5), uniformes américains, mais commandement et discipline français, Croix de Lorraine peinte sur chaque véhicule. La division débarque à Utah Beach du 1er au 3 août 1944, intégrée dans la 3e armée américaine de Patton. Elle se distingue dans la bataille d'Avranches puis dans la poche d'Argentan-Falaise. Le 21 août, elle est à la lisière sud de Paris.

L'insurrection parisienne

Pendant ce temps, à Paris, l'insurrection éclate le 19 août 1944. Le colonel Henri Rol-Tanguy, chef des FFI de l'Île-de-France (communiste), lance l'appel aux armes. Les barricades se dressent, la préfecture de police passe aux insurgés. Le 23 août, depuis son PC souterrain dans les catacombes de Denfert-Rochereau, Rol-Tanguy fait passer un message au commandement allié : « Tenir absolument », et exige que des renforts arrivent vite.

Le 22 août, Eisenhower — sous la pression de De Gaulle, de Leclerc, et craignant la répétition d'une Varsovie (le soulèvement polonais a commencé le 1er août et les SS y massacrent les insurgés) — donne l'ordre à la 2e DB de foncer sur Paris. Le 23 août, Leclerc lance la colonne du capitaine Raymond Dronne, comprenant la 9e compagnieLa Nuevecomposée en majorité de républicains espagnols antifascistes ayant trouvé en la France Libre l'occasion de continuer leur combat contre Franco. Dronne reçoit l'ordre : « Foncez sur Paris ! Entrez dans Paris ! »

24 août 1944, 21h22 — Les premières blindés à Paris Le 24 août 1944 vers 21h22, les half-tracks de La Nueve, baptisés du nom de batailles de la guerre d'Espagne (Madrid, Guadalajara, Brunete, Teruel…), entrent dans Paris par la porte d'Italie, sous les acclamations surprises des Parisiens. Le capitaine Dronne va directement à l'Hôtel de Ville rendre compte aux insurgés. Les cloches sonnent partout, Notre-Dame en tête. Le lendemain matin, le gros de la 2e DB pénètre dans la ville. Le 25 août vers 15 heures, le général allemand Dietrich von Choltitz, gouverneur militaire de Paris, signe sa capitulation à l'hôtel Meurice puis officiellement à la gare Montparnasse, dans le PC de Leclerc.

25 août 1944 — De Gaulle à l'Hôtel de Ville

De Gaulle arrive à Paris dans l'après-midi du 25 août. Il va d'abord au ministère de la Guerre, rue Saint-Dominique, dont il avait quitté le bureau quatre ans et deux mois plus tôt, le 10 juin 1940. « Rien n'avait changé, écrit-il, seule manquait l'année 1940. » Il refuse de se rendre à la préfecture de police (qui dépendrait du gouvernement) avant de marquer l'autorité politique du nouveau pouvoir.

Vers 19h30, il rejoint l'Hôtel de Ville où l'attendent le CNR (avec Georges Bidault qui préside depuis la mort de Moulin), le Comité parisien de Libération, les chefs des FFI. Sur le balcon, il prononce son discours le plus mémorable :

Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l'appui et le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle.

— Charles de Gaulle, Hôtel de Ville de Paris, 25 août 1944

Bidault lui demande de proclamer la République du balcon. De Gaulle refuse, fidèle à sa doctrine juridique : la République n'a jamais cessé, elle n'a pas à être proclamée, elle se manifeste simplement à nouveau. C'est l'aboutissement de quatre ans de fiction juridique.

26 août 1944 — Les Champs-élysées

Le lendemain, samedi 26 août 1944, en présence de Leclerc, Kœnig, Juin, Bidault, et des chefs de la Résistance, De Gaulle descend les Champs-élysées à pied, de l'Arc de Triomphe à la Concorde puis Notre-Dame, salué par une foule estimée à deux millions de personnes. Des tireurs isolés allemands ou miliciens tirent depuis les toits : deux cents blessures, plusieurs morts dans la foule. De Gaulle, du haut de ses 1,93 mètre, refuse de courber la tête. La scène, filmée, devient l'une des images fondatrices du XXe siècle français. Le projet AMGOT est définitivement caduc. Eisenhower l'accepte. Roosevelt cale.

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Bilan — la France à la Table des Vainqueurs (1944-1945)

Strasbourg, Berlin, San Francisco, ONU

En réinstallant immédiatement ses préfets (les commissaires de la République) dès la libération des départements, De Gaulle évite l'anarchie, contient l'épuration sauvage (qui fera tout de même 8 000 à 10 000 morts) et empêche la mainmise alliée. L'administration républicaine se reconstitue presque sans heurts en quelques semaines. Vichy est juridiquement réputé n'avoir jamais existé : l'ordonnance du 9 août 1944 établit la nullité de tous les actes du prétendu gouvernement de l'état français.

23 novembre 1944 — Strasbourg libérée Le 2 mars 1941, en plein désert africain à Koufra (Libye), après la prise du fort italien, Leclerc avait prononcé le « serment de Koufra » : « Jurez de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la cathédrale de Strasbourg. » Le serment est tenu le 23 novembre 1944 : la 2e DB libère Strasbourg, le drapeau tricolore flotte au sommet de la flèche médiévale. La 1re armée de De Lattre, elle, atteint Mulhouse et Belfort. L'Alsace est libérée, sauf la poche de Colmar (réduite en février 1945).

Yalta et la riposte

En février 1945, à la conférence de Yalta en Crimée (4-11 février), la France est exclue. Roosevelt et Staline (relayés par Churchill, plus modestement) ne veulent pas voir De Gaulle à la table. De Gaulle apprend la nouvelle avec une fureur glaciale. Pendant que les Trois Grands découpent l'Europe, De Gaulle pousse ses troupes le plus loin possible vers l'est, contre l'avis d'Eisenhower. Le but : occuper le maximum de territoire allemand pour exiger une zone d'occupation.

8 mai 1945 — Berlin-Karlshorst Après la mort d'Hitler le 30 avril 1945, l'Allemagne capitule. Une première signature est organisée à Reims, dans le QG d'Eisenhower, le 7 mai. Staline exige une cérémonie à Berlin. De Gaulle, lui, exige qu'un général français signe officiellement. Le 8 mai 1945 à Berlin-Karlshorst, dans la zone soviétique, l'Acte de capitulation est signé : le maréchal Joukov pour l'URSS, Tedder pour le Royaume-Uni, Spaatz pour les USA, et le général Jean de Lattre de Tassigny pour la France. L'humiliation de juin 1940 est lavée : la France est aux côtés des vainqueurs.

Le redressement diplomatique de 1945

Le bilan diplomatique de 1945 est inépéré :

Le 21 octobre 1945, élections de l'Assemblée constituante. Le PCF arrive en tête (26 %), suivi du MRP (24 %) et de la SFIO (23 %). De Gaulle, élu à la présidence du GPRF, gouverne avec les trois forces. Mais les tensions s'accumulent : en novembre 1945, il refuse de céder aux communistes les ministères régaliens (Défense, Affaires étrangères, Intérieur). Le 20 janvier 1946, lors d'un conseil des ministres, il claque la porte :

Le régime exclusif des partis a reparu. Je le réprouve. Mais à moins d'établir par la force une dictature dont je ne veux pas, je n'ai pas les moyens d'empêcher cette expérience. Il me faut donc me retirer.

— Charles de Gaulle, démission, 20 janvier 1946

Commence alors une nouvelle traversée du désert à Colombey-les-Deux-églises, qui durera douze ans, jusqu'au retour de mai 1958 lors de la crise algérienne. Mais ceci est une autre histoire.

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La Doctrine Gaullienne sur Vichy

« La République n'a jamais cessé d'être. »

De Gaulle a maintenu tout au long du conflit une position juridique d'une rigueur absolue : la République n'a jamais cessé d'exister. L'ordonnance du 9 août 1944 affirme explicitement la nullité de tous les actes du « prétendu gouvernement de l'état français ». Pour De Gaulle, Vichy n'était qu'un pouvoir de fait, illégitime et soumis à l'occupant.

Cette fiction juridique — nécessaire pour reconstruire l'unité nationale et laver l'honneur de l'état — s'imposera comme la doctrine mémorielle officielle de la France pendant les décennies d'après-guerre. De Gaulle l'exprime clairement :

La République n'a jamais cessé d'être. La France Libre, la France combattante, le Comité français de Libération nationale l'ont, tour à tour, incorporée. Vichy fut et demeure nul et non avenu. Je suis moi-même le président du Gouvernement de la République. Pourquoi irais-je la proclamer ?

— Charles de Gaulle à Bidault, Hôtel de Ville, 25 août 1944

Cette doctrine, dite du « continuité républicaine », est tenue solidement par les présidents successifs jusqu'au discours de Jacques Chirac du 16 juillet 1995 au mémorial du Vél'd'Hiv', qui reconnaît pour la première fois la responsabilité de l'état français (et non plus seulement de quelques individus criminels) dans la déportation des Juifs (voir la page Vichy). C'est un tournant historiographique aussi important que la thèse de Paxton de 1972.

Bilan critique de l'action de De Gaulle

Les forces de son action
Les axes de critique

Si Churchill a sauvé la Grande-Bretagne de l'anéantissement et si Roosevelt a fourni les outils de la victoire matérielle, De Gaulle a accompli un miracle d'une autre nature : sauver l'existence politique d'un pays militairement terrassé. Par son obstination quasi mystique, il a permis à la France de s'asseoir à la table des vainqueurs en 1945, préservant son rang de grande puissance pour la seconde moitié du XXe siècle.

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Carte — les Lieux du Combat Gaullien

De Lille à Berlin, en passant par Brazzaville

La carte parcourt l'Europe, l'Atlantique, l'Afrique et le Proche-Orient : lieux de la France Libre (Londres, Brazzaville, Carlton Gardens), épreuves (Mers el-Kébir, Dakar), batailles (Bir Hakeim, Monte Cassino, Strasbourg), Résistance (Caluire, rue du Four), conférences (Casablanca, Brazzaville), capitulation (Berlin-Karlshorst), et libération de Paris.

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